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Jazz Devil (1er Episode)

Publié le par Fab

Avant de lancer BOBD (seul site de ce cadran de la galaxie à proposer des "Conseils d'écoutes musicales pour Bandes Dessinées"), Fab Silver, l'Homme aux deux milles chroniques, s'appelait juste... Fab. De cette époque lointaine, nous provient cette nouvelle, hommage au roman noir saturé de jazz qui nous a botté et fera l'objet d'un feuilleton en cinq épisodes. 

Une lecture à savourer en musique en cliquant sur les titres de chansons ...

Jazz Devil (1er Episode)

TRACK 1. IT'S A GOOD DAY

Les ronds de fumée blanche s’élevaient lentement vers le plafond avant d’être happés par les pales du ventilateur. Au travers des stores, la lumière du soleil dessinait des rayures noires et or sur le corps de Fiona.

Plus il la regardait, mieux Ed se sentait. La jeune femme avait  passé un caleçon et un débardeur pour aller ouvrir au facteur, lui donnant sûrement matière à fantasmer pour le reste de la journée. Ed se disait que quand on a une minette comme ça, c’était normal que les autres vous envient un peu.

Fiona alluma la radio qui se mit à diffuser un vieil air de Peggy Lee. La chanson disait que c’était un beau jour pour chanter une chanson. Ce que Fiona se mit en devoir de faire, reprenant le morceau en duo avec le poste. De l’étage au-dessus, des notes de saxo leur parvinrent étouffées.

Comme tous les matins, Nathan se chauffait sur ses classiques. Ed crût reconnaître "Naima" de Coltrane, mais il ne l’aurait pas juré. Ses pensées revinrent vite au déhanchement suggestif de Fiona autour du lit. Ses longs cheveux noirs tombaient en cascade sur ses épaules nues.

Ed écrasa sa cigarette dans le cendrier et lui fit signe de le rejoindre sur le lit. Son numéro de avait réveillé de vieux réflexes endormis. Il lui restait deux bonnes heures avant la répétition, largement assez de temps pour…

Oui, décidément, c’était un bon jour… pour se faire baiser.

TRACK 2. THE MAN WITH THE GOLDEN ARM

Cookin, le quintet qu'Ed avait formé cinq ans plus tôt, n’était pas au mieux. Trois mois auparavant, alors que le groupe commençait à connaître un succès d’estime, Paulie, le batteur, s’injectait une ultime dose d’héroïne dans le bras, condamnant ce dernier à ne plus jamais toucher une baguette.

O.D foudroyante, annulation de concerts, interrogation musclée par les stups... autant dire que la carrière du combo encaissa un sérieux coup.

Mais la musique, pour Ed, c’était toute sa vie. Du matin au soir, chaque putain de jour que Dieu faisait.

Combien de fois, c’était la musique qui l’avait empêché de péter les plombs. Pour lui c’était un  style  de vie, une thérapie, comme un besoin vital. Aussi important que manger, boire ou pisser. C’était viscéral, bassement instinctif. Un chorus de guitare pouvait le faire autant kiffer qu’un joint ou qu’une bonne baise.

Alors le combo n’avait pas baissé les bras et avait continué de répéter avec, pour pallier à l’absence de batteur, une vieille boîte à rythme pourrie sur laquelle ils n’arrivaient jamais à rentrer un 4/4 ou un break valable.

Et puis Fiona, au bar où elle faisait l’ouvreuse, avait rencontré une bande d’étudiants en musique. L’un d’entre eux  jouait  "un peu de batterie" et avait accepté de jammer avec le groupe. Dès les premiers standards, la sauce avait méchamment pris, le jeune musicien ayant un sens du rythme infernal, et au bout d’une heure, ça tournait comme si ces cinq-là jouaient ensemble depuis des lustres.

Le virtuose fût donc intégré et les dates de concerts recommencèrent à retrouver l’adresse de Ed. Les emmerdes aussi.

TRACK 3. INNER CITY BLUES

La ville avait beau être l’une des plus importantes de la région, une fois passé les quartiers résidentiels, on se retrouvait directement dans la zone industrielle. Là, fleurissaient les usines et les manufactures qui plaçaient la cité à la pointe du développement technologique et du taux de pollution. Si on poussait un peu plus loin, c’était le ghetto. Quartiers délabrés, repères des gangs, des putes et de leurs macs, des camés et de leurs dealers. Toute la racaille que les autorités avaient, au fil des années, écrémée de la vieille ville.

Ca faisait un bail que les flics ne pointaient plus leurs matricules dans le coin, considérant que leur solde de misère ne valait pas le risque de finir dans une essoreuse.

Au centre de la métropole démesurée, la vieille ville faisait office de tête de pieuvre. Vers elle convergeait chaque week-end la faune de la périphérie. C’était alors un melting-pot endiablé où des filles à papa friquées venaient s’encanailler avec les pires branleurs, dans des salles embrumées par la sueur et la cigarette.

Ici non plus, on ne voyait pas trop les flics. En fait, la principale activité de ces braves fonctionnaires consistait à patrouiller dans les quartiers résidentiels la moitié de la journée, l’autre moitié étant consacrée à la récolte fructueuse des innombrables pots-de-vin qui leur assureraient une agréable retraite.

C’est donc dans ce décor que le quintet recommença à faire des sets. D’abord à l’arraché, puis plus fréquemment. Leur musique lascive et rythmée était la partition idéale des nuits de dépravation de la vieille ville.

Publié dans Feuilletons

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L'Histoire secrète de Twin Peaks, Mark Frost (2016)

Publié le par Gibliam Wilson

L'Histoire secrète de Twin Peaks, Mark Frost (2016)

En 1991, lorsqu’ABC décide d’arrêter la production de Twin Peaks à la fin de la saison 2, Mark Frost a encore plein d’idées en réserve pour la série qu’il a créée avec David Lynch. Vingt-cinq ans plus tard, alors qu’une troisième saison "anniversaire" se profile à l’horizon, le scénariste se décide enfin à les mettre en forme, en y incorporant de nouvelles pistes, mises à jour au fil des années.

L’Histoire secrète s’offre une entrée en matière brillante qui relie faits historiques - l’expédition Lewis et Clarke dans le Nord-Ouest américain, au début du 19e siècle - et mythologique spirituelle propre à l’univers de Twin Peaks, tout en livrant au lecteur quelques informations sur l’identité possible de Bob, l'éponge à cauchemars. Cet enchevêtrement entre Histoire et fiction, mis en parallèle avec une réflexion sur l’opposition entre mystère ("ce qui est inaccessible à la raison humaine") et secret ("ce qui n’est connu que d’un très petit nombre de personnes et ne doit pas être divulgué"), va servir de fil directeur à l’ensemble du roman.

En effet, Frost s’intéressera essentiellement, par la suite, au cas de Douglas Milford1, natif de Twin Peaks à la personnalité controversée, et à son implication dans plusieurs projets gouvernementaux de désinformation ou d’intimidation (les secrets dont on entoure les mystères...). Cet angle d’approche permet à l’auteur d’évoquer bon nombre de phénomènes inexpliqués, survenus pour la plupart dans - ou à proximité de - l’état de Washington, depuis la fin des années 1920 jusqu’à la démission de Richard Nixon en 1974.

Brassant large, Frost n’hésite pas à convoquer l’affaire Kenneth Arnold, l’incident de Roswell, les projets Sign et Livre Bleu, les Men in Black (les vrais, pas ceux qui chantent "Oho oho oho, Here come the Men In Black") ou encore la théorie science-fictionnelle de la terre creuse. A partir de cet arrière-plan ufologique déjà bien fourni, il s'amuse à créer encore des ponts avec l’occultisme, par le biais de l’ingénieur Jack Parsons, féru d’ésotérisme et accessoirement organisateur d’orgies dans sa villa de Pasadena… S’invitent dès lors à la fête des invités aussi incontournables qu’Aleyster Crowley, les Illuminati et Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie.   

Cette idée de grand ballet du paranormal s’accorde plutôt bien avec l’une des lignes narratives, pas suffisamment exploitée, de la saison 2 de Twin Peaks : la disparition et le retour inexpliqués du major Briggs. Néanmoins, au fil des pages, elle tend parfois à s'essouffler, virant au catalogue convenu et donnant un peu trop le sentiment que Twin Peaks se situerait au centre d’un carrefour éruptif de tous les phénomènes étranges - et plus particulièrement des apparitions d’OVNI - survenus en Amérique depuis le début du 20e siècle.

Heureusement, entre deux portions de théories du complot, le livre nous ménage un entracte bienvenu, en revenant - trop brièvement - sur l'histoire de Twin Peaks et le passé, souvent trouble, de certains de ses principaux habitants2.

Même si l'auteur a l'intelligence de ne jamais donner de réponses tranchées à tous les mystères et secrets qu'il aborde, son approche très rationnelle de l'univers de Twin Peaks a le défaut de tirer l’esprit de la série du côté de la science-fiction plutôt que de la laisser voguer dans les eaux plus opaques du fantastique. Si la lecture de son roman reste très agréable, elle apprend surtout à l'amateur qui en douterait encore, que la série doit davantage son côté "barré" à David Lynch qu'à Mark Frost. Si ce dernier avait été seul maître à bord, il aurait sans doute contribué à la création d'une sympathique oeuvre télévisuelle parlant d'OVNI (sorte de proto-X Files3). Grâce à Lynch, c'est l'oeuvre elle-même qui a pu s'élever au rang d'incroyable OVNI télévisuel. C'est peut-être là que se situe la différence entre un artisan compétent et un artiste doué.

1. Choix curieux que celui de Douglas Milford, dont le caractère grotesque qui nous était présenté brièvement dans la série, ne correspond pas du tout à celui du barbouze décrit dans le livre.

2. Détail étrange, on apprend que dans cette ville les professions semblent se transmettre de père en fils : tous les Truman sont des shérifs, tous les Horns des hommes d’affaires véreux, tous les Hayward des médecins et tous les Jennings des voyous. La palme revenant sans doute aux deux frères criminels Jean et Jacques Renault, dont l’ancêtre (forcément un criminel lui aussi) s’appelait… Jean-Jacques !

3. Il y a, malgré tout, un juste retour des choses à ce que Frost se réapproprie certaines thématiques développées dans X-Files, quand on voit ce que la série de Chris Carter doit à Twin Peaks, au-delà de l'idée inspirée d’avoir débauché David Duchovny...

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Esprit d'hiver, Laura Kasischke (2013)

Publié le par Gibliam Wilson

La comparaison, dans plusieurs articles, entre l’univers de Laura Kasischke (prononcez "Kaziski") et celui de David Lynch avait titillé ma curiosité. Le hasard a voulu que je tombe sur son Esprit d’hiver2013. Preuve que parfois, il peut avoir du nez.

Esprit d'hiver, Laura Kasischke (2013)

25 décembre 20..., dans une petite ville paisible du Michigan. Après une soirée de Réveillon bien arrosée, Holly dort plus longtemps que d'habitude. Poétesse inaccomplie, mère d'une adolescente, Tatiana, adoptée quand elle n'était qu'une petite fille, dans un orphelinat en Sibérie, elle se réveille hantée par l'étrange impression que "quelque chose les avait suivis depuis la Russie...". Cette pensée insidieuse qui la suit comme un mantra, Holly aimerait avoir le temps de la coucher par écrit. Mais déjà Eric, son mari, doit filer à l'aéroport pour récupérer ses parents. Et puis, il y a ce rôti qu'il faut mettre au four pour le sempiternel repas de Noël où se sont invités, comme chaque année, la belle-famille et deux couples d'amis. Tandis qu'un violent blizzard commence à se lever, Holly et Tatiana se retrouvent seules pour s'occuper des préparatifs. Entre la mère et la fille, les relations sont devenues compliquées depuis quelques temps et ce jour-là, Tatiana ne semble pas disposée à épargner à Holly une nouvelle crise familiale.

Si les premiers chapitres laissent craindre l'exercice d'écriture un brin formel de la prof en creative writing (un soupçon de pathos, une lichette de suspense et trois bonnes gouttes de portrait sociologique de la middle-class américaine pour lier le tout), Esprit d'hiver trouve finalement son rythme et sa voix. Une voix qui va se faire de plus en plus dérangeante et menaçante au fil des pages.

Le roman s'appuie sur une habile dilatation du temps - tout se déroule sur une seule journée, comme pour en retarder l'issue incertaine - qui va s'accentuer, tandis que le blizzard coupe progressivement les deux femmes du reste du monde. Autour de la maison, cernée par la neige, Laura Kasischke bâtit un huis-clos centré sur le seul point de vue de son héroïne, entrecoupé de flashbacks qui sont autant d'incursions dans les souvenirs de Holly. Construits comme des échos à la succession de déraillements qui ponctuent ce jour de Noël, ces flashbacks permettent à l'auteur de décrire les événements survenus treize ans plus tôt, lors de l'adoption de Tatiana, mais également de retracer le propre parcours de Holly, ou du moins, subjectivité oblige, la perception que le personnage en a.

Réflexion amère sur l'infécondité littéraire (mais pas que...) à laquelle renvoie sans cesse la stérilité virginale du paysage hivernal, qui s'étend derrière la grande baie vitrée comme une page blanche où l'esprit peut se réécrire une histoire, le roman parvient à maintenir le lecteur dans l'incertitude inconfortable de ce qu'il lit, entre drame psychologique, vision hallucinée de la réalité et tentation du fantastique. Au fond, Esprit d'hiver rappelle davantage le cinéma ambigu du Polanski de Répulsion1965 ou du Locataire1976 que celui de Lynch, mais on a vu pire modèle. 

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L'Homme qui venait d'ailleurs (The Man Who Failed To Earth), film britannique de Nicolas Roeg (1976)

Publié le par Gibliam Wilson

L'Homme qui venait d'ailleurs (The Man Who Failed To Earth), film britannique de Nicolas Roeg (1976)

 Thomas Jerome Newton (David Bowie), Icare d'outre-espace tombé comme une pomme trop mûre de la planète Anthea, est en quête d'eau pour sauver son peuple. Voilà pour le pitch.

En cette fin 70, le Thin White Duke a le nez dans la poudreuse. Il doit peser dans les quarante kilos tout mouillé. Sa peau est si pâle qu'elle paraît translucide et son cerveau, qui vient d'accoucher du brillant Station To Station (dont la pochette n'est autre qu'une photo tirée du film de Roeg) doit se balader dans les parages de Mars, à la recherche d'une autre forme de vie. C'est peu dire que la défroque d'alien halluciné à la houppette orange, lui va comme un gant. On se réjouit d'ailleurs que la production ait révisé son choix d'octroyer le rôle à Peter O'Toole, quand bien même dans Lawrence d'Arabie1962 il avait su incarner la quintessence du génie halluciné.

Avec Bowie, la déchéance progressive du héros peut prendre une dimension quasi-autobiographique, tout en évoquant celle de nombreuses icônes du rock dont l'inspiration artistique s'est diluée dans les paradis artificiels. Ici le parcours est inversé. Les excès de Newton le poussent dans une apathie hallucinée qui le fait abandonner sa mission et l'empêche de regagner son monde natal. Toutefois, ni le temps, ni la maladie, ni les excès n'ayant de réelle prise sur lui, il se trouve de fait condamné à errer comme une âme en peine cherchant son Virgile à travers les Enfers. Par dépit, il enregistre un album, The Visitor, espérant que la femme qu'il a laissée derrière lui le capte un jour, à travers l'espace. Dans la continuité de Baudelaire, qui voyait le poète comme un "Albatros", prince des nués inadapté au milieu de mortels, Roeg présente la rockstar en extra-terrestre incompris et paumé à qui seule la musique offre un espoir de communiquer avec autrui. "Ground control to Major Tom ?" Les deux figures se rejoignent.

Une fois abordé cet aspect fort intéressant du film que reste-t-il à se mettre sur la rétine ? Pas grand chose et c'est bien le souci. La réalisation de Roeg est maîtrisée. La photo d'Anthony Richmond - qui avait déjà travaillé avec le réalisateur sur le troublant Ne vous retournez pas1973 - est léchée, pleine de jolis effets de filtres et de couleurs qui "clinquent". Mais bon, tout ça a quand même des airs d'expérimentation arty un rien datée et ne sert pas franchement le film. Dans les bonus, on apprend que Dark Side of The Moon a servi de temp track au montage1. Ca se sent ! On apprend également à quel point ce montage disloqué était novateur pour l'époque et préfigurait ceux de Memento2000 et Mulholland Drive2001. Je veux bien. Mais dans les films de Nolan et de Lynch, les montages étaient mimétiques des intériorités disloquées de leurs personnages. Chez Roeg, il ressemble surtout à un trip psychédélique destiné à palier les lacunes d'une histoire qui s'enlise, à l'image de son héros, dans une errance scénaristique lénifiante. Passée la première partie, intrigante, où Newton arrive à New York et devient milliardaire en quelques mois grâce au dépôt de brevets scientifiques révolutionnaires, les enjeux commencent à retomber, au point que rapidement, on se moque de savoir s'il va atteindre son but, sombrer dans l'alcool, ou tomber une nana, ou mourir, ou pas... Le film s'éthérise et son visionnage s'éternise.

Alors quid de cet Homme qui venait d'ailleurs et fait toujours tant parler de lui ? Beau film qui a mal vieilli ? Expression d'une époque, à la More1969 de Barbet Schröeder (dont la bande originale a été officiellement signée par Pink Floyd), qu'il faut prendre soin de replacer dans son contexte ? Ou simplement victime malmenée par mon ignorance crasse ? Peut-être faut-il (me) laisser passer quelques temps pour le réenvisager sous un ciel plus clément. Si tel est le cas, on en reparlera.  

 

1. Notons qu'il était initialement prévu que Bowie compose la musique du film, mais des problèmes d'incompatibilité artistique avec Roeg ont empêché le projet d'aboutir. 

Publié dans Midnight Movies

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Capricorn One, film américain de Peter Hyams (1978)

Publié le par Gibliam Wilson

Capricorn One, film américain de Peter Hyams (1978)

Comme nous l'évoquions à propos du Postman de Kevin Costner, certains films au scénario alléchant laissent parfois l'impression de ne pas être allés au bout de leurs idées. C'est le cas de Capricorn One1978 de Peter Hyams, réalisateur qui restera au moins dans les annales de la SF pour Outland, loin de la Terre1981, sa relecture jovienne du Train sifflera trois fois1952, mais aussi pour avoir osé, avec 2010 : L'année du premier contact1984, donner une suite respectable, même si dispensable, au chef-d’œuvre de Stanley Kubrick.

En pleine Guerre Froide, les Etats-Unis décident de faire la nique à l'URSS en envoyant le premier vol habité sur Mars (la planète rouge, symbole …). Problème de calendrier, le voyage doit se dérouler en pleine période électorale, or le président sortant, qui brigue un nouveau mandat, ne peut se permettre la moindre déconvenue vis-à-vis d'une opinion publique qui ne lui est déjà guère favorable. Autre problème, il s'avère que le système de survie de la navette a été acheté sur Cdiscount et risque de mettre en péril la vie des astronautes (James "Amityville" Brolin, Sam "La Déchirure" Waterston et O.J. "J'ai pas tué ma femme" Simpson). Le Dr. James Kelloway (Hal Holbrook), responsable de ce projet baptisé Capricorn One (pour la symbolique astrologique du titre, cf. le blog du Vrai Zodiaque), craignant qu'un échec de la mission ne mette un terme à son rêve de conquête spatiale, prend donc sur lui de faire discrètement sortir ses hommes du vaisseau à quelques minutes du lancement. Ce dernier effectuera le vol à vide, tandis que les trois astronautes sont conduits dans une base militaire où une petite portion de décor a été reconstituée afin de simuler, aux yeux de millions de téléspectateurs, les premiers pas de l'homme sur le sol martien. Au départ réticents face à l'ampleur de la mystification, les astronautes acceptent de jouer leur rôle (il faut dire qu'on menace de s'en prendre à leurs familles s'ils refusent de coopérer). Tout se passe donc pour le mieux, jusqu'au retour sur Terre de la fusée dont le bouclier thermique (sans doute acheté lui aussi sur Cdiscount) se détache pendant la rentrée dans l'atmosphère, entraînant en direct la destruction de l'appareil. Que faire désormais de ces trois embarrassants astronautes que la nation croit morts en héros ? D'autant qu'un journaliste un peu trop curieux, Robert Caulfield (Elliot Gould), commence à nourrir de sérieux soupçons sur l'authenticité de ce voyage sur Mars et mène son enquête pour faire éclater la vérité...

 

En choisissant pour héros un journaliste confronté à une machination impliquant les plus hautes sphères de l'état, Capricorn One s'inscrit dans la lignée, florissante à la fin des 70's, des thrillers politiques tels que Les Hommes du président1976 d'Alan J. Pakula (dont les vrais "héros", Woodward et Bernstein, sont d'ailleurs cités en exemple par l'éditeur de Gould au détour d'une conversation). En lieu et place du scandale du Watergate, Hyams, également scénariste du film, s'attaque ici aux fameuses rumeurs qui ont entouré le voyage d'Apollo 11 sur la Lune et la véracité des images qui y ont été filmées (voir à ce titre l'excellent "documenteur" de William Karel, Opération Lune2002, ainsi que le déroutant Room 2372012de Rodney Ascher). Au-delà d'une simple réflexion sur la théorie du complot, il y avait matière à construire une mise en parallèle passionnante entre la capacité, propre à la conquête spatiale et au cinéma, à faire rêver l'humanité. Si la technologie fait défaut à la première pour se réaliser, la seconde a-t-elle la légitimité de lui apporter son soutien technique au nom justement de la perpétuation de notre rêve de dépassement et de découverte, même si, ce faisant, elle engendre un mensonge d'état (allez, hop ... un Doliprane) ? Il aurait d'ailleurs été intéressant que cette confusion entre imaginaire et réalité finisse par affecter l'esprit d'au moins un des astronautes. Un aller-retour sur Mars étant estimé approximativement à une année, durée donc du confinement de l'équipage de Capricorn One dans la base militaire, il paraît envisageable (et dramatiquement séduisant) qu'un homme soumis à une importante pression psychologique, qui s'efforcerait de se convaincre de la véracité de son voyage vers une autre planète, en vienne à ne plus savoir s'il l'a vraiment fait ou pas. De tous ces fantasmes scénaristiques, Peter Hyams ne garde finalement qu'un plan somptueux : la caméra part de la visière d'un astronaute, dans laquelle se reflète le module et la bannière étoilée qui flotte triomphalement au-dessus du sol de Mars, et révèle dans un lent travelling le plateau de tournage avec ses projecteurs fumants, la toile peinte qui marque l'horizon et la silhouette de deux hommes, bras croisés, en train de regarder la scène, tandis que résonne dans un haut-parleur le discours lénifiant du président des Etats-Unis sur la grandeur de la conquête spatiale.

 

Le réalisateur se contente donc de livrer un thriller solidement rythmé par la musique martiale (c'était de circonstance !) de Jerry Goldsmith, non dénué d'humour, mais truffé d'invraisemblances, dont voici un petit florilège :

- les astronautes partent pour un voyage d'un an dans une capsule à peine plus grande que celle du projet Apollo. En dépit du problème du système de survie, on se dit qu'à force de rester assis, les escarres auraient certainement fini par les tuer !

- les services secrets se donnent un mal de chien pour supprimer toutes traces de l'existence d'un technicien de la Nasa un peu trop curieux, mais une fois la mission terminée abandonnent le hangar où s'est déroulé le tournage en laissant trainer à la vue de tout le monde : la terre « martienne », les projecteurs et un médaillon sur lequel est gravé le nom d'un des astronautes. Au cas, sans doute, où un journaliste viendrait à passer par là...

-pour mettre la pression à Gould, des barbouzes font irruption dans son appartement et l'embarquent pour possession de cocaïne qu'ils viennent, comme par hasard, de trouver dans son armoire à pharmacie. Dur, dur ! Si ce n'est que la scène suivante nous montre le journaliste libéré sans problème d'un poste de police par son éditeur (qui en profite d'ailleurs pour le virer) et poursuivre son enquête comme si de rien n'était. "A quoi bon s'emmerder à l'arrêter !?"

On pourrait ainsi multiplier à l'envie les incohérences du scénario et les bonnes idées gâchées.

 

Contentons-nous, pour finir, de citer un exemple parlant de l'incapacité de Hyams à exploiter des éléments qu'il a mis en place pour tirer son film de l'ornière du simple thriller : la scène de sauvetage du dernier astronaute, Brubaker, incarné par James Brolin. Après avoir erré dans le désert et échappé à un crotale, un scorpion et deux hélicoptères lancés à ses trousses, ce dernier atteint enfin une station-service abandonnée au milieu de nulle part. Dans un même temps, Caulfield a loué les services de Telly Savalas, un pilote de biplan d'épandage agricole pour retrouver l'astronaute en fuite avant ses poursuivants. Nous avons donc : un homme traqué, le décor d'une route qui traverse un paysage désolé et un biplan. La Mort aux trousses1959, Peter ! La Mort aux trousses ! Làs, au lieu de nous offrir une magnifique relecture d'une scène mythique de l'histoire du 7e art, Hyams se contente de faire se poser mollement les hélicoptères du gouvernement aux abords de la station-service. Leurs pilotes sont tellement empotés qu'ils permettent à Brubaker de s'échapper du bâtiment, de courir après le biplan qui vient de se poser sur la route et de s'échapper en s'agrippant à une aile, avant de se décider enfin à passer à l'action ! S'ensuit une course-poursuite, au demeurant assez réussie, entre les appareils, qui se solde comme il se doit par le crash des hélicoptères contre une falaise. Si ça ce n'est pas l'art de transformer l'or en plomb.

 

On l'aura compris, sans être un mauvais film, Capricorn One génère néanmoins son lot de frustrations au point de laisser penser que, pour une fois, en garder l'excellent concept afin d'en tirer un remake qui exploiterait toutes ses possibilités à leur juste valeur ne serait peut-être pas une si mauvaise chose.

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Les Nibelungen, film allemand de Fritz Lang (1924)

Publié le par Gibliam Wilson

Les Nibelungen, film allemand de Fritz Lang (1924)

Quoi de mieux pour débuter cette nouvelle année, qu'un double retour aux sources mythologiques et cinématographiques. Pour ce faire, rien de tel que le film en deux parties de Fritz Lang, sorties en 1924, et qui précède l'incontournable Metropolis1927.

 

Only The Strong Survive ou "La Mort de Siegfried"

Plus de quatre-vingt dix ans après sa sortie, rien n'est à jeter dans ce premier opus des Nibelungen. Pour commencer, une histoire pleine de rebondissements : le germanique Siegfried veut tomber la Burgonde Kriemhild. En route pour le château de Worms, où vivent la belle et son frère, le roi mou Gunther, il tue un dragon et en profite pour se baigner dans son sang et devenir invulnérable (mais gare à la feuille de tilleul !). Il passe ensuite chez le nain Alberich et en profite pour piquer le trésor des Nibelungen et un heaume magique. Arrivé au château, il doit encore aider Gunther à emballer la terrible Brunehilde en remportant un triathlon, pour gagner la main (et les longues nattes) de Kriemhild. Une fois ce petit monde uni par les liens du mariage, tout devrait aller pour le mieux, mais à cause d'un bracelet qui lui appartenait et qu'elle retrouve au bras de Kriemhild, Brunehilde comprend qu'elle s'est fait berner. Et là, c'est le drame... Elle parvient à manipuler son veule époux pour organiser l'assassinat de Siegfried pendant une partie de chasse. C'est Hagen le borgne qui s'y colle et plante le javelot fatal dans l'omoplate de Siegfried (le talon, comme point faible, étant déjà pris). Le héros meurt, Brunehilde se suicide et Kriemhild jure de venger le meurtre de son mari dans le prochain film. Fin. 

Pour illustrer cette tragédie épique, tout est beau à pleurer. Cadrages hyper-méticuleux, jeux splendides entre les motifs géométriques qui ornent les éléments du décor (poutres, tentures, rideaux) et ceux des costumes des personnages (qui ne sont pas sans rappeler ceux des danseurs du Sacre du Printemps, dans la chorégraphie de Nijinski), les décors eux-mêmes, qu'il s'agisse des intérieurs du château de Worms, aussi bien que des scènes de forêt, qu'on croirait tirées tout droit des illustrations de Gustave Doré. Les effets spéciaux tiennent toujours la route. Les maquettes, l'utilisation de la double exposition dans la joute contre Brunehilde, l'animation du dragon-stégosaure... ont pris une patine qui ajoute encore à la poésie de l'ensemble. De leur côté, les acteurs font passer leurs émotions sans en rajouter et deviennent les figures (é)mouvantes d'une vaste et splendide chorégraphie.

Screaming for Vengeance ou "La Vengeance de Kriemhild"  

Dans cette deuxième partie des Nibelungen, Kriemhild l'a toujours mauvaise depuis que Hagen, le Dark Vador de Burgondie, a assassiné son Siegfried de mari avec le soutien de ses frangins, les trois clones du Prince Vaillant. Bien décidé à se venger, elle accepte la demande en mariage que lui fait Attila (le fils naturel de Nosferatu et d'un Klingon) et profite d'un banquet donné en l'honneur de la naissance de leur fils pour régler ses comptes avec la famille Tattaglia (pardon...Nibelungen).

On ne change pas une formule qui marche et tout ce qui faisait le sel de La Mort de Siegfried est présent dans La Vengeance de Kriemhild. Chaque plan est ciselé comme un véritable joyau et si le film ne durait pas déjà 150 minutes, on aimerait prendre le temps d'appuyer sur "Pause", afin d'en apprécier chaque petit détail d'éclairage, de cadrage, de placement des personnages, de décor.

Plutôt fadasse et effacée dans le premier opus, ce qui correspondait finalement à son rôle d'épouse du héros Siegfried, Margarete Schön est bouleversante dans le rôle de Krimhild, spectre drapé dans une robe qu'aurait pu dessiner Gustave Klimt, complètement aveuglée par son désir sanglant de vengeance. Elle irradie chacun des plans où elle apparaît de sa beauté diaphane, écrin à son regard d'une expressivité toujours poignante et envoûtante. La voir, du haut d'un escalier monumental, pousser les Huns à l'assaut du palais d'Attila où se sont réfugiés les Burgondes, file carrément des frissons !    

Soulignant bien l'action dans La Mort de Siegfried, la musique de Gottfried Huppertz, sur des thèmes de Wagner, gagne encore ici en ampleur (à moins que mon oreille s'y soit faite...) et devient un acteur du film à part entière, notamment le thème récurrent, d'une belle gravité, qui ressemble, à quelques notes près, à celui du Batman1989 de Tim Burton.

Film graphique

Dans l'entre-deux-guerres, le cinéma a inspiré à des artistes comme Masereel ou Lynd Ward, le genre du roman graphique, des récits en image sans parole. Cette source d'inspiration et cette définition sont on ne peut plus manifestes dans Les Nibelungen (comme elles le sont dans Le dernier des hommes1924 de Murnau) où, à aucun moment, le spectateur n'a l'impression de regarder un film muet, mais bien une oeuvre dont les aspects visuels et narratifs sont tellement maîtrisés qu'ils ont dépassé les limitations techniques de l'époque pour inventer leur propre langage.

On ne va pas tergiverser, Les Nibelungen restent un pur chef-d'oeuvre de cinéma et prouve qu'en 1924, ce médium n'avait plus rien à prouver à personne pour légitimer son statut de 7ème art. Il n'est d'ailleurs pas interdit de voir, dans le film de Fritz Lang, une préfiguration d'un cinéma d'évasion de qualité, qui ne prend pas le spectateur pour un imbécile. L'ancêtre, en somme, des oeuvres que Spielberg, Cameron ou Jackson tourneront soixante-dix ou quatre-vingts ans plus tard et dont les ingrédients, énumérés dans cet article, restent identiques. 

 

Publié dans Midnight Movies

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Rogue One : A Star Wars Story, film américain de Gareth Edwards (2016)

Publié le par Gibliam Wilson

Rogue One : A Star Wars Story, film américain de Gareth Edwards (2016)

La vente de la franchise Star Wars à Disney avait suscité deux types de réactions très contrastées de la part des fans. D’un côté, les radicaux estimèrent que la transaction, négociée à coup de milliards de dollars, signait la mort officielle de la saga. De l’autre, les optimistes avancèrent que les pontes de Disney ne seraient pas assez stupides pour tuer la poule aux œufs d’or. Leur choix de confier la réalisation du Réveil de la Force2015 à J.J. Abrams, résurrecteur de Star Trek2009-2013 sembla donner raison au second camp. Non dénué de défauts, au nombre desquels un hommage trop appuyé à La Guerre des Etoiles1977 (Episode VI : Un Nouvel Espoir, pour les puristes), à qui il reprenait l’essentiel de sa trame narrative, et des incohérences scénaristiques embarrassantes, le film parvenait néanmoins à redresser la barre d’une franchise partie depuis bien longtemps à la dérive.

Un an après cet Episode VII arrive donc Rogue One, second opus produit sous le giron de la firme aux grandes oreilles. Point d’énième trilogie ici, mais une succession de spin-off, les Star Wars Stories, programmés jusqu’en 2020, histoire d’assurer un peu plus l’écoulement de produits dérivés pour les cinq Noëls à venir.

En proposant Rogue One à Gareth Edwards, réalisateur d’un Monsters2010 plutôt inspiré et d’un Godzilla2014 sympathique en dépit d’une absence totale de climax, Disney provoqua malgré tout quelques levées de boucliers, mais confirma sa volonté de placer, à la tête de ses projets, des artistes capables d’apporter à la saga une approche nouvelle, voire même, soyons fous, relativement personnelle.

D’un point de vue visuel, comme le laissaient déjà pressentir les bandes annonces, la patte d’Edwards est immédiatement perceptible. Au détour de quelques plans - un croiseur  interstellaire planant majestueusement au-dessus des antiques remparts de Jedha City, l’apparition fantomatique de l’Etoile Noire dans une mer de nuages (qui n’est pas sans rappeler les envoûtantes retouches photographiques de Cédric Delsaux), ou encore ses pelotons de stormtroopers aux armures sales et cabossées - le film renoue, davantage que celui d’Abrams, avec l’esthétique "usée", marque de fabrique de la trilogie originelle. L’écrin est somptueux, dont acte. Quid de l’histoire et de son traitement ?

Plutôt que de pondre un pitch original, dans tous les sens du terme, Disney a préféré creuser un sillon déjà tracé. En racontant comment un petit groupe de rebelles, le fameux Rogue One, parvient à s’emparer des précieux plans de l’Etoile de la Mort (avait-on vraiment besoin, ou envie, de le savoir, la question est posée), elle recycle un concept vieux comme l’Illiade, qui eut droit, elle aussi, à ses propres spin-off, et pose les bases d’une chasse au McGuffin, prétexte, du moins était-on en droit de l’espérer, à une relecture innovante d’un cadre quasi mythologique, connu de la plupart des spectateurs. Sauf que…

Premièrement, Rogue One ne nous apprend rien de neuf, si ce n’est que la rébellion demande parfois à ses hommes d’assassiner des gens méchants et que le vice de construction de l’Etoile Noire, qui permettra sa destruction par Luke Skywalker, n’est pas dû à une erreur des ingénieurs impériaux, mais à un sabotage.

Deuxièmement le film souffre du même défaut, nettement amplifié, que Le Réveil de la Force : son incapacité à se détacher des œuvres qui l’ont inspiré. L’intrigue se déroule entre La Revanche des Sith2005 et La Guerre des Etoiles. Il était donc normal, et attendu, qu’elle assure la continuité entre les deux films, quitte à remettre en scène des personnages aussi iconiques que le Grand Moff Tarkin ou Dark Vador (encore fallait-il le faire avec un minimum de pertinence, nous y reviendrons). Ce qui l’est moins, c’est sa propension à multiplier les parallèles avec la première trilogie, depuis la ferme où vit la famille de l’héroïne, identique à celle de Luke sur Tatooine (au point qu’on y trouve le même verre de lait verdâtre, posé dans un coin de la cuisine), jusqu'à la bataille de Scarif, pompant allégrement celle d’Endor, qui venait clôturer Le Retour du Jedi1983 (avec champ protecteur à désactiver, bataille à la fois terrestre et spatiale et général Mon Calamari, à qui l’on épargne tout de même de s’exclamer : "C’est un piège !"). Cette multiplication des hommages aboutit à une saturation qui ruine la seule tentative d’emprunt narrativement pertinente de Rogue One : l’insertion de quelques gros plans des chefs d’escadrilles rebelles, piochés dans La Guerre des Etoiles, au beau milieu de la bataille de Scarif. Réutilisation totalement gratuite, mais qui aurait pu être amusante sans le déferlement de clins d’œil qui l’a précédé pendant près d’une heure trente. Dans le domaine des inserts gâchés, on pourrait également s’interroger sur l’effort accompli par les infographistes d’ILM pour ressusciter Peter Cushing qui ne donne lieu à aucun développement de son personnage, le machiavélique gouverneur impérial Tarkin restant cantonné à l'état de méchante marionnette numérique.

Cette absence de profondeur dans la caractérisation des personnages constitue le troisième et dernier des principaux griefs que nous émettrons sur le film. En choisissant des acteurs peu, ou pas connus, pour composer sa team de rebelles, Gareth Edwards s’inscrit à nouveau en plein dans la démarche initiale de Lucas. A cette différence près que les personnalités de Luke, Han et Leia étaient nettement marquées - le gamin naïf, mais courageux, le contrebandier roublard, la princesse au tempérament bien trempé - et que Mark Hamill, Harrison Ford et Carrie Fisher avaient bénéficié de trois films pour étoffer leurs personnages. L’équipe de Rogue One n’a qu’un seul film pour exister (et disparaître). Elle compte six membres, dont un droïde, et aucun ne se détache vraiment du lot, entre une héroïne mignonne, mais fadasse (n’est pas Rey qui veut) dont on ne saisit jamais les réelles motivations, un pseudo-chef d’unité torturé juste comme il faut (sosie déroutant de Jean-Hughes Anglade), un pilote foufou et un mercenaire qui ne semblent là que pour brancher des câbles ou faire parler les blasters. Seuls Chirrut Îmwe, le guerrier aveugle (à travers lequel les scénaristes exploitent, sans qu’on comprenne trop pourquoi, nombre d’idées sur la "Force des autres" imaginées par Lucas dans les premiers jets du scénario1 de La Guerre des Etoiles) et le robot K-2S0, à l’humour décalé, suscitent un minimum l'empathie des spectateurs. Pourquoi diable ne pas avoir choisi d’intégrer Mads Mikkelsen et Forest Whitaker (pourtant présents au casting) comme "mentors" ou "vieux briscards" de l’équipe et bénéficier naturellement de l’aura qu’ils dégagent ? Mystère.

Au final, Rogue One est la preuve manifeste que ni les radicaux, ni les optimistes n'avaient vu juste. Disney ne semble pas vouloir appliquer à Star Wars la politique du "consensus global" qu'elle mène depuis un bon moment sur ses productions Marvel, toutes plus insipides les unes que les autres. Au contraire (et c'est peut-être pire) elle tient compte des desiderata supposés des fans, mais elle le fait avec une telle rigueur et une telle obsession de plaire, qu'au bout de seulement deux films, sa gestion de l'univers imaginé par Lucas, et tous les artistes qu'il a su inspirer, arrive déjà à une situation de blocage.

La franchise est donc à un tournant important de son évolution. Soit Disney décide enfin de s'affranchir du poids artistique et historique de l'ancienne trilogie, qui finira par étouffer toute la créativité des réalisateurs qu'elle débauchera, soit elle continue de s'enfoncer dans une autoréférence vide de sens, dont la figure pathétique et inutile de Vador, telle qu'il apparaît dans le film d'Edwards, constitue la métaphore la plus parlante.  

On en reparle dans un an... 

1. On notera que le Cristal Kyber dont sont faits les sabres laser des Jedi, et que l'Empire utilise pour alimenter l'Etoile Noire, constituait le McGuffin de cette première mouture du scénario qui a depuis été publiée sous le forme d'une bande dessinée très fréquentable.

 

Publié dans Midnight Movies

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Merry Christmas

Publié le par Gibliam Wilson

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After Life (Wandafuru raifu), film japonais de Hirokazu Kore-Eda (1998)

Publié le par Gibliam Wilson

After Life (Wandafuru raifu), film japonais de Hirokazu Kore-Eda (1998)

Hormis quelques Kurozawa, Kitano, Miyazaki, deux films d'imamura et un de Seijun Suzuki, je dois bien reconnaître que ma culture cinématographique nipponne est plus que lacunaire. Je n'avais donc jamais entendu parler de Kore-Eda (pourtant neuf films à son actif dont un, Tel père, tel fils2013, primé à Cannes) et c'est uniquement attiré par l'intrigante affiche, dont le visuel m'évoquait un mix entre Ring1998 de Hideo Nakata (autre réalisateur à rajouter sur ma liste), L'Echelle de Jacob1990 et Angel Heart1987, et le résumé au dos de la jaquette que je m'empressai d'emprunter le DVD. Preuve que les supports non dématérialisés ont encore du bon...

"Les employés d'une étrange administration invitent les morts, à leur arrivée dans les Limbes, à choisir parmi leurs souvenirs celui qu'ils emporteront dans l'au-delà avant que tous les autres ne s'effacent ..." Soyons clair, en dépit de son sujet, le film de Kore-Eda, par son traitement naturaliste et sa réalisation au style volontairement documentaire, peut difficilement être rattaché de plein-pied au genre du fantastique. Sa structure s'articule autour des sept jours que les morts passent dans le bâtiment décrépit de l'administration. Trois sont consacrés aux entretiens. Filmés en plans fixes du point de vue des employés et montés en parallèle afin de proposer un panel des différents témoignages, ils ne sont entrecoupés que par quelques scènes plus intimes entre la très "mimi" Shiori (Erika Oda), une jeune conseillère sensible au charme de son binôme Takashi (Arata). Viennent ensuite la discussion avec les techniciens chargés de la reconstitution cinématographique des souvenirs choisis par les morts, leurs tournages en studio et finalement leur projection, au terme de laquelle les morts disparaissent et rejoignent (on le suppose) le Paradis. Cette seconde partie de la semaine est filmée caméra au point à la manière d'un making of

La présentation pour le moins austère du film proposée en bonus par Charles Tesson laissait craindre le visionnage laborieux d'une oeuvre prétentieuse. Que nenni ! L'histoire se révèle d'une grande simplicité et met surtout en avant l'humanité des personnages. A ce titre, j'ai été particulièrement touché par la poésie que dégageait l'entretien de Mme Nishimura, une grand-mère dont les rondeurs semblent tout droit sorties d'un manga de Miyazaki, qui se contente de tourner les yeux vers la fenêtre en écoutant le chant d'un oiseau et veut simplement savoir si, au printemps, les arbres fleurissent aussi dans les limbes. C'est l'une des grandes qualités de Kore-Eda : réussir à parler de la mort sans jamais plomber son film par une ambiance triste ou mortifère. Les personnages acceptent humblement leur condition, même s'ils ont été cueillis dans la fleur de l'âge, et se prêtent volontiers (sauf deux d'entre eux), et souvent avec humour, au jeu des souvenirs. Des souvenirs simples eux aussi, presque désuets : un vol en avion dans les nuages, un trajet en tramway dans la chaleur de l'été, des parties de fesse, une journée à Disneyland, une discussion sur un banc avec l'être aimé ... Mieux vaut d'ailleurs qu'il en soit ainsi, dans la mesure où ils sont reconstitués à l'ancienne dans un petit studio de cinéma, on se demande comment s'y prendraient les techniciens pour les filmer s'ils se révélaient trop ambitieux !

Autour de ce fil rouge des témoignages et de leur réalisation, qui permet une mise en parallèle un peu trop évidente entre souvenir et cinéma (les morts étaient autrefois acteurs de leur vie, ils vont en devenir les assistants réalisateurs, avant d'en être les spectateurs, pour l'Eternité), le film s'intéresse plus particulièrement à certains protagonistes : la fameuse Shiori, Takashi qu'un lien particulier unit à M. Watanabe (un mort incapable de choisir un souvenir marquant, à qui l'on va passer les 71 VHS de sa vie - rappelons que le film date de 98 ! - pour qu'il en retienne un), le jeune Yusuke qui préfèrerait emporter avec lui la vidéo d'un rêve ou d'un moment futur qu'il imaginerait. Il révèle aussi, par touches légères, le fonctionnement des limbes et le pourquoi de la présence des conseillers dans ce no man's land. Autant d'éléments qu'on aurait bien voulu voir développés davantage, tant ils apportent un surcroît de profondeur à un scénario original, traité de manière convaincante et qui parvient (presque toujours) à ne pas tomber dans le piège du systématisme que son sujet pouvait lui tendre.      

 

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Film, moyen-métrage expérimental d'Alan Schneider et Samuel Beckett (1965)

Publié le par Gibliam Wilson

Film, moyen-métrage expérimental d'Alan Schneider et Samuel Beckett (1965)

Connu pour son théâtre de l'absurde - En attendant Godot, Fin de partie, Oh les beaux jours... - et ses romans (encore que), Samuel Beckett l'est sans doute moins pour les rapports qu'il a entretenus tout au long de sa carrière avec le cinéma. Cet intérêt se manifeste dès 1934, alors qu'il travaille comme lecteur au Trinity College de Dublin et qu'il a déjà publié plusieurs textes. Beckett adresse une lettre à Eisenstein dans laquelle il lui demande de devenir son assistant et part pour Moscou suivre les cours du réalisateur soviétique. Toutefois, si le dramaturge s'intéressera toujours aux adaptations cinématographiques de ses pièces, il faudra attendre trente ans après son voyage en U.R.S.S. pour qu'il écrive le scénario de son premier et unique film, intitulé... Film.

Le projet trouve son origine dans la proposition faite en 1963 par Barney Rousset, fondateur de la maison d'édition new-yorkaise d'avant-garde Grove Press, aux trois dramaturges Ionesco, Beckett et Pinter d'écrire chacun un scénario original qu'il publiera. Seul Beckett honore la commande et s'envole pour New York avec un scénario de six pages dans la poche (paru en France, comme l'ensemble de son oeuvre, aux Editions de Minuit dans le recueil Comédie et actes divers). Sa participation au tournage dépasse largement le cadre de la simple écriture, Beckett s'investissant dans le choix des plans et passant souvent derrière la caméra au point de pouvoir porter légitimement la casquette de co-réalisateur du film avec Alan Schneider, metteur en scène de théâtre d'origine russe qui s'est chargé de toutes les premières américaines des pièces de Beckett.

Film est un moyen-métrage d'une vingtaine de minutes dont l'acteur principal, et quasi unique, est un Buster Keaton en toute fin de carrière qui, déjà âgé de soixante-dix ans, tournera encore deux courts-métrages (The Railrodder1956 et The Scribe1966) avant de s'éteindre en 1966.

Il s'ouvre sur le gros plan d'un oeil laiteux à la paupière ridée, organe d'autant plus mimétique de l'objectif de la caméra que l'homme à qui il appartient est borgne comme nous le révéleront les dernières images du film, et dont la forme circulaire, motif central du film, se confond avec celle de la lettre unique qui sert de nom au personnage : "O". Enchaînant sur un panoramique le long du mur décati d'un vieux bâtiment dont les plissures et les stries évoquent la paupière du plan d'ouverture, la caméra va poursuivre O (toujours de dOs) dans la rue d'une sorte de quartier industriel. Il s'arrête près d'un couple que sa seule vue effraye, va se réfugier dans la cage d'escalier d'un immeuble où une vieille femme s'évanouit de terreur après avoir regardé en direction de la caméra, puis se rend dans ce qu'on suppose être son appartement. Il s'agit d'une pièce à l'ameublement spartiate - un lit défait, une chaise à bascule, un miroir, une photo de Dieu le Père (au physique de philosophe grec) clouée au mur et une petite table poussée contre ce mur sur laquelle trônent un bocal et une cage. O la partage avec plusieurs animaux (un poisson rouge, une perroquet, un chat et un chien) dont il semble ne pas supporter le regard. Il tente de faire sortir le chat et le chien (donnant lieu au passage à un petit "clin d'oeil" au cinéma burlesque en faisant systématiquement rentrer le chat quand le chien est poussé dehors et vice versa), met une couverture sur le bocal et la cage. O recouvre également le miroir avec une serviette, va jeter quelques regards inquiets par la fenêtre qu'il occulte avec un rideau. Finalement, il s'installe sur le fauteuil, sort de sa sacoche ce qui ressemble à des photos de famille, les regarde une par une et tombe sur un portrait de lui-même portant un bandeau sur l'oeil. O déchire toutes les photos, les jettent au sol et les piétinent (la photo de Dieu a subi le même sort, blasphème !). Le film se termine lorsque O, toujours assis sur son fauteuil à bascule, voit son double en face de lui. Pour la première fois, la caméra le filme de face. Il place ses mains devant les yeux, comme s'il se croyait victime d'une hallucination, regarde à nouveau. Circularité thématique oblige Film s'achève comme il a débuté sur un très gros plan de l'oeil que ferme, à jamais, le voile de la mort.    

D'un point de vue cinématographique, Film apparaît comme un hommage aux expérimentations surréalistes de Bunuel (le plan d'ouverture sur l'oeil d'O évoque forcément au cinéphile un Chien andalou1928) et de Cocteau (Le Sang d'un poète1932). Par la présence de la silhouette emblématique de Buster Keaton et de son canotier, par la scène de course-poursuite dans la rue ou le choix d'une bande-son "mutique" (et non "muette" comme le fait remarquer Marie Pierre Lafargue dans son analyse publiée dans la revue NRP), il se rattache également au genre du burlesque. Un burlesque qui s'affirme comme une manifestation de la puissance subversive du vivant ("le grain de sable", si l'on préfère) face à un univers entièrement régi par les principes logiques et mathématiques d'une circularité omniprésente ("la machine tragique", dont on ne peut s'extraire et qui nous ramène inexorablement à notre point de départ).

Dès les premières lignes de son scénario, Beckett décrit son projet comme une tentative d'illustrer le concept suivant : "Perçu de soi subsiste l'être soustrait à toute perception étrangère, animale, humaine, divine. La recherche du non-être par suppression de toute perception étrangère achoppe sur l'insupprimable perception de soi." C'est bien à cette quête que se livre O pendant tout le métrage en cherchant éperdument à fuir le regard d'autrui : le couple, la vieille femme, ses animaux de compagnie, l'image de Dieu, sa propre image photographiée ou reflétée par le miroir. Mais plus que tout, c'est à l'oeil de cette caméra qui le poursuit sans relâche qu'O souhaite s'arracher. Un oeil qui finira, par le biais de quelques plans en vue subjective, par se confondre avec sa propre vision tronquée, incomplète, floue (comme nous l'avons dit O est borgne) et en définitive par ne faire plus qu'un avec lui-même. Comme le fait remarquer Marie Pierre Lafargue, lorsque O est enfin parvenu à faire le vide autour de lui de toutes les perceptions extérieures et de la sienne propre (puisqu'il meurt), "le mouvement cinématographique [de cette caméra qui continue mécaniquement de filmer] reste garant de l'indéfectible conscience de soi".  

On l'aura compris, Film constitue une sorte de méta-film, de mise en abîme expérimentale sur la perception de soi et sur la représentation de nous-même que nous renvoie la caméra et donc par extension le cinéma. Une curiosité aux portes de l'étrange.

Publié dans Midnight Movies

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