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La Stratégie Ender, film américain de Gavin Hood (2013)

Publié le par Gibliam Wilson

Terre, champ de patates. Dans le futur, l'humanité a subi l'invasion massive d'une forme de vie extra-terrestre insectoïde : les Doryphores (en anglais Formics, terme inventé par l'auteur, dérivé du latin formica qui désigne "la fourmie"). Invasion qu'elle est parvenue à repousser grâce au sacrifice du pilote Mazer Rackham (Ben Kingsley, qui fut un jour Gandhi, mais dont le filmographie et look, dans ses derniers films, deviennent de plus en plus improbables), lequel incarne désormais une véritable icône dans l'imaginaire de tous les bambins de la planète. Afin de prévenir une nouvelle attaque, l'armée a décidé d'exploiter le potentiel d'adaptation et de réactivité des enfants pour créer les soldats de demain qui, par le biais de consoles informatiques, dirigeront l'offensive contre l'ennemi menée par des drones. Andrew Wiggin, dit "Ender", littéralement "le finisseur", "celui qui mène les choses à leur terme" (Asa Butterfield, déjà excellent dans le moyen Hugo Cabret de Scorcese) fait partie de ce nouveau contingent de sergents Rock en culottes courtes. A dire vrai, il a même été conçu pour ça, puisque dans une société qui n'autorise que deux enfants par famille, ses parents ont obtenu une dérogation pour donner naissance à une troisième tête blonde, le frère et la soeur aînés ayant raté de peu la sélection d'entrée à l'école de guerre spatiale. Ender va ainsi faire ses classes sous le commandement inflexible du colonel Hyrum Graff (Harrison Ford tout à fait correct, mais qui commence tout de même à accuser le poids des années et à qui le Fedora cabossé sied mieux que le béret clinquant).

La Stratégie Ender, film américain de Gavin Hood (2013)

Servi par une mise en scène sans relief (au propre comme au figuré) réhaussée par des effets spéciaux de très bonne tenue (créés par Digital Domain, l'ex-ILM de James Cameron), La Stratégie Ender passerait facilement pour un simple blockbuster de plus. Toutefois, les thématiques développées par son scénario, héritées du roman et qu'heureusement la logique de rendement hollywoodienne n'a pas trop rabotées, lui confèrent une portée pour le moins inédite dans ce genre de produits. Celles-ci, on l'aura compris à la lecture du résumé, tournent toutes autour de l'enfant et du rôle "stratégique" que ce dernier peut incarner pour les adultes. Dans un monde où la surpopulation implique une limitation des naissances, l'enfant constitue malgré tout le dernier espoir d'une humanité qui vit dans la peur constante d'une nouvelle, et somme toute hypothétique, invasion extra-terrestre. Vainqueurs de la première offensive, grâce à un coup de pot qu'ils ne parviennent toujours pas à s'expliquer, les adultes ont compris qu'il leur fallait passer la main à plus intuitifs qu'eux. Le fonctionnement d'une guerre pouvant cyniquement être ramené à celui d'un jeu, qui mieux qu'un enfant pourrait "terminer" le boulot de ses "parents" ...

Ender apparaît comme la plus prometteuse des recrues du colonel Graff. Capable d'une très grande empathie, il parvient à se mettre instinctivement à la place d'autrui. A cause de son jeune âge, il n'est pas encore capable de canaliser cette faculté et s'en sert, lorsqu'il est agressé, comme mécanisme de défense pour écraser tactiquement ou physiquement ses adversaires. Alors qu'il incomberait à ses aînés de lui apprendre à gérer ses excès de violence, ceux-ci préfèrent les exploiter à leur profit. Ainsi Ender apparaît-il toujours comme un individu confirmé, avec une rudesse toute militaire, dans son assurance naissante en ses capacités (d'improvisation, de commandement, de stratège) ou pardonné pour ses erreurs (même s'il fracasse malencontreusement le crâne d'un camarade un peu trop revanchard !). L'innocence sacrifiée sur l'autel du sacro-saint devoir envers la survie de l'humanité. Pour ce rôle délicat, le choix d'Asa Butterfield est parfait. Grande tige tout en jambes, il présente toutes les caractéristiques de l'adolescent en pleine crise de puberté. Capable de plonger un regard endurci droit dans celui des adultes, mais les traits encore mal dégrossis des rondeur de l'enfance, son physique dégage un sentiment de maturité et de fragilité mêlées qui confèrent à son personnage toute la crédibilité nécessaire et fait de lui un gamin à la fois attendrissant par sa candeur, son humanité et inquiétant par sa volonté jusqu'au-boutiste de victoire. Surtout lorsqu'on sait que celle-ci est manipulée par ses supérieurs. Réflexion parfois maladroite sur les responsabilités et les échecs personnels que les parents peuvent faire porter sur les épaules de leurs progénitures, vision assez effrayante (et déjà bien réelle, si l'on suit les polémiques suscitées par les frappes soi-disant "chirurgicales" des drones) des conflits à venir dans lesquels le soldat envisagerait la guerre, sans aucune implication émotionnelle, comme une simple partie de jeu vidéo, La Stratégie Ender a au moins le mérite d'élever un peu le débat. Au sein d'un bataillon de grosses productions cinématographiques dont les enjeux sont de plus en plus souvent proches du zéro absolu, c'est déjà un bel effort qu'il fallait souligner !                    

Publié dans Midnight Movies

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Un Monde sans Dieux, 1. Un hiver de sang

Publié le par Gibliam Wilson

Durant les festivités du Solstice d'hiver, un petit groupe d'Inkallims, des guerriers d'élite, parvient à s'infiltrer à l'intérieur des murs du château de Kolgas et à massacrer tous les convives, au nombre desquels le seigneur Kennet nan Lannis-Haig, frère du thane de la lignée Lannis-Haig. Sa fille Anyara et son conseiller na'kyrim Inurian sont capturés, tandis que son jeune fils Orisian, laissé pour mort, parvient à s'enfuir avec l'aide de Rothe, son vieil écuyer. Cette attaque constitue la prémisse d'une campagne menée par Kanin et Waïn Horin-Gyre pour reconquérir les terres d'où leurs ancêtres ont été exilés et étendre au reste du monde la croyance de leur lignée en la Route Noire, un culte sanglant basé sur la prédestination...

Un Monde sans Dieux, 1. Un hiver de sang

Si vous avez l'impression d'être perdu au milieu de tous ces noms à consonance gaélique, c'est parfaitement normal. Il faut compter une cinquantaine de pages de lecture (avec maintes consultations du glossaire judicieusement placé en fin de volume) pour s'immerger dans l'atmosphère du roman et comprendre qui est qui. Pour faire simple, l'univers décrit par Brian Ruckley se divise en deux grands clans :

les lignées du Vrai Sang, une sorte de monarchie fédérale qui regroupe six familles dirigées par les Haig et que l'on pourrait qualifier hâtivement de "gentils",

les lignées de la Route Noire, cinq familles exilées dans le Nord depuis un siècle et demi, placées sous l'autorité des Gyre, et que l'on assimile sans trop de peine aux "méchants".    

Autour de ces deux groupes antagonistes gravitent plusieurs factions dont les intérêts coïncident, ou au contraire entrent en conflit, avec ceux des lignées :

les Inkallims (de la Guerre, du Savoir et de la Chasse), électrons libres des lignées de la Route Noire qui agissent selon leur propre intérêt pour l'accomplissement des voies... de la Route Noire.

les Kyrinins, un peuple non humain (ou non "huanin", soyons précis). Si certains ont pu les décrire comme des elfes - peut-être parce qu'ils vivent dans la forêt, portent des pantalons en cuir et sont présentés comme des êtres graciles, fiers et puissants - leur existence nomade, leur connexion à la nature et au monde des esprits, les rapprochent davantage des Indiens, voire d'une préfiguration troublante des Na'vys (Avatar étant sorti trois ans après la publication du roman). La société kyrinins est organisée en clans dont les noms (le Renard, le Héron, le Harfang ...) évoquent, quant à eux, ceux du Japon féodal. Ces clans entretiennent des rapports plus que tendus avec les hommes, même s'ils partagent le titre peu glorieux de Réprouvés des Dieux, depuis qu'ils se sont alliés, il y a fort longtemps, pour anéantir la race maléfique des Whreinins (les Hommes-Loups). Entre clans, les Kyrinins ne se font pas de cadeaux,  le Harfang et le Renard se vouant même une haine sanglante depuis des siècles.

les na'kyrims, fruit des amours (souvent forcés) d'un Huanin et d'un Kyrinin. Rejetés par les deux peuples, ils sont toutefois les seuls à pouvoir contrôler la Source - le mix entre la Force de Star Wars et les dons de prescience et de contrôle des esprits par la Voix des Bene Gesserit de Dune. Autrefois très puissants, capables de diriger le monde et de le faire sombrer dans le chaos, les na'kyrims cherchent désormais à se faire discrets. Certains se sont regroupés dans une ancienne forteresse, le Haut-Bastion, sorte de confrérie religieuse qui n'est pas sans rappeler l'ordre jedi : observer l'avenir, voir les choses terribles qui s'y trament, mais surtout ... ne pas agir.

Ж

On l'aura compris, Brian Ruckley concocte sa recette en piochant allégrement dans les oeuvres qui ont fait leurs preuves. Délayez un peu de Tolkien, rajoutez une grosse louche de George R.R. Martin, saupoudrez d'une pincée de Star Wars relevée d'un zest de Frank Herbert et vous pouvez servir. Toutefois, en écriture comme en cuisine, l'intérêt ne réside pas forcément dans l'originalité des ingrédients utilisés, mais plutôt dans le tour de main du cuisinier. A ce niveau, Ruckley sait y faire. L'immersion dans son univers se fait progressivement, grâce aux nombreux petits détails qu'il injecte dans son récit et qui font "vrais" (coutumes des différents peuples, intrigues politiques tortueuses ...), mais également - et c'est loin d'être anecdotique ! - à la belle qualité de son écriture, particulièrement sensible dans les nombreuses descriptions qui parsèment le roman (Ruckley est Ecossais et s'inspire à merveille l'austérité grandiose de son pays). A ce titre, il faut saluer Nathalie Huet qui, mises à part quelques tournures de phrases un peu étranges : "Je suis d'accord", entendit-il Orisian dire ...", a vraiment accompli un excellent travail de traduction.

Une dernière remarque. Le titre original du roman Winterbirth (litt. "la naissance de l'hiver") renvoie au solstice, moment où l'équilibre précaire qui régnait entre les lignées est rompu par l'attaque du château de Kolgas et le début de l'invasion des Horin-Gyre. On peut regretter que les éditions Ellipse aient opté pour une traduction aussi basique que Hiver de sang, peut-être pour faire écho au titre du deuxième volume Le Droit du sang (pour le coup traduction fidèle à l'originale : Bloodheir). Un titre qui "charcle", au diapason d'une illustration de couverture pas très subtile qui évoque surtout davantage le Gladiator de Tchernobyl, qu'un guerrier menaçant. Mais trêve de pinailleries qui n'entament en rien le plaisir de lecture d'une oeuvre qui ne sort pas du lot pour son originalité, mais brillamment menée.         

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Alien : La Sortie des profondeurs, Tim Lebbon (2014)

Publié le par Gibliam Wilson

Début d'un cycle multimédia et multi-blogs consacré à nos amis xénomorphes, en duplex avec B.O. BD de l'ami Fab !  

Le Marion est en orbite autour de LV-178 pour y récupérer des cargaisons de trimonite. Après avoir mystérieusement perdu contact avec la surface de la planète, l’équipage détecte deux appareils de transports qui ont décollé du complexe minier et se dirigent vers lui à pleine vitesse. Le premier s’écrase sur le vaisseau, provoquant d’importants dommages, tant humains que matériels. Le second accoste en pilotage automatique, mais contient dans ses soutes quelques « passagers » aussi voraces qu’indésirables. Alors qu’ils réalisent que les dégâts infligés au système de survie du Marion ne leur laissent que quelques heures avant de se consumer dans l’atmosphère de LV-178, les rescapés captent le signal de détresse du Narcissus, la navette de sauvetage à bord de laquelle Ripley avait pu échapper à la destruction du Nostromo, trente-cinq ans plus tôt…

Alien : La Sortie des profondeurs, Tim Lebbon (2014)

Deux mois avant la sortie sur les écrans d’Alien : Covenant, Audible propose l’adaptation en livre audio d’un roman de Tim Lebbon publié en 2014. La filiale d'Amazon renoue ici avec la tradition du feuilleton radiophonique et met les petits plats dans les grands. Si la version originale d’Alien : La sortie des profondeurs ("Out of the Shadows" dans une v.o. qui confère au titre une sonorité lovecraftienne plus savoureuse) s’offrait les services du grand Rutger Hauer pour prêter sa voix à un personnage secondaire, mais déterminant, issu du 8e Passager, la production française ne démérite pas en recrutant Tania Torrens, doubleuse attitrée de Sigourney Weaver. Au diapason de la vénérable actrice, les autres comédiens proposent des performances honorables, rehaussées par un sound design anxiogène à souhait, en partie emprunté au jeu vidéo, paraît-il excellent, Alien : Isolation.

Les qualités immersives indéniables de cette "illustration sonore" font cependant un peu regretter la décision d'Audible de porter son choix sur l'adaptation d'un roman dont l'intrigue s'intercale artificiellement entre l'Alien de Ridley Scott et celui de James Cameron. Une intrigue au demeurant plaisante, mais un brin convenue, qui n'exploite qu'à de rares occasions les possibilités narratives offertes par le support audio et laisse un peu trop ses personnages décrire l'action plutôt que de la vivre.

Mais il ne faut pas bouder son plaisir ! La force de la saga Alien1, initiée en 1979, réside avant tout dans le soin apporté à la création d'un environnement futuriste réaliste, la caractérisation sommaire, mais efficace, des personnages et les apparitions savamment dosées des xénomorphes. Un équilibre fragile, rarement atteint par les nombreux produits dérivées proposés au public, depuis presque quarante ans, et que cet Alien : La Sortie des profondeurs parvient malgré tout à retrouver à plusieurs occasions. 

Puisse son titre s'avérer prophétique et annoncer le retour en grâce d'un univers de SF qui mérite mieux qu'une succession d'AvP affligeants ou un Prometheus à l'esthétique léchée, mais au scénario plus troué qu'un gruyère.

 

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1. Au moins pour les trois premiers opus...

Publié dans Livres sonores

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Jodorowsky's Dune, documentaire de Frank Pavich (2013)

Publié le par Gibliam Wilson

Jodorowsky's Dune, documentaire de Frank Pavich (2013)

Sorti depuis déjà trois ans au Etats-Unis, le documentaire de Frank Pavich aura dû attendre trois ans de plus1 pour bénéficier d’une diffusion française et de la confection d’un coffret collector, dont la splendide jaquette signée Gus Storms rappelle, avec bonheur, le style de feu Moebius. La visée du documentariste est aussi simple qu’ambitieuse : présenter, par le menu, la genèse et le processus de pré-production d’un des plus célèbres projets cinématographiques, non aboutis, avec le Don Quichotte d'Orson Welles ou L’Enfer de Henri-Georges Clouzot.

Jodorowsky’s Dune  débute par une brève évocation de la carrière d'Alejandro Jodorowsky, depuis ses débuts de metteur en scène d’avant-garde au Mexique, jusqu’à la reconnaissance, par une certaine frange du public et de la critique underground, de ses chefs d’œuvres El Topo1970 et La Montagne Sacrée1973. Il donne par la suite largement la parole au Maître, nous permettant, une fois encore, d’apprécier la verve, l’enthousiasme communicatif et la grandiloquence, toujours intacts du scénariste de L’Incal.      

En plus de ce fil rouge volubile, Pavich est allé recueillir les témoignages enjoués de producteurs (Michel Seydoux, Jean-Paul Gibon), critiques, fans (l’incontournable Winding Refn, Richard "Hardware" Stanley, à propos de qui on ne peut s’empêcher de se demander : "Pourquoi lui ?") et surtout de certains artistes qui ont participé à cette tentative "prophétique" d’adaptation du roman de Frank Herbert : Chris Foss, Giger (qui nous a malheureusement quitté depuis), Christian Vander, Amanda Lear (alors muse de Dali, approché non sans difficultés pour incarner l’Empereur, un rôle qui aurait pu devenir le plus cher de l’histoire du cinéma !) ou encore Brontis Jodorowsky, dont la préparation au rôle de Paul Atréïde impliqua un entrainement martial quotidien pendant deux ans, imposé par son réalisateur de père… alors qu’il n’avait que douze ans.

S’il émane de toutes ses anecdotes une ferveur franchement communicative, force est de constater, quand arrive le générique de fin, que Jodorowsky’s Dune ne recèle aucune véritable révélation. A moins de n’avoir jamais entendu parler du film (mais aura-t-on alors l’idée de regarder le documentaire ?), la plupart des détails que fournissent les intervenants, l’amateur les connaitra déjà s’il a prit le temps de fouiner çà et là sur le Net. Rien de vraiment neuf, donc, sous le soleil d’Arrakis, hormis le fait que des sources d’informations, autrefois éparpillées, se trouvent désormais compilées dans un métrage d’1h22, auquel il convient d’ajouter les quelques bonus du fort beau livret inclus dans le coffret DVD. Une démarche appréciable, même si elle laisse sur sa faim, en attendant que le mythique storyboard, développé par Moebius et Jodorowsky (dont on peut se faire une idée ici), bénéficie un jour d'un tirage pour le grand public...

 

1. Dus, vraisemblablement à une plainte pour "contrefaçon", déposée par la veuve de Moebius contre la société de production du documentaire, pour son utilisation du fameux storyboard de Dune dessiné par son époux. Utilisation pour laquelle, elle avait pourtant donné son accord à Pavich...

 

 

Publié dans Midnight Movies

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L'Histoire secrète de Twin Peaks, Mark Frost (2016)

Publié le par Gibliam Wilson

L'Histoire secrète de Twin Peaks, Mark Frost (2016)

En 1991, lorsqu’ABC décide d’arrêter la production de Twin Peaks à la fin de la saison 2, Mark Frost a encore plein d’idées en réserve pour la série qu’il a créée avec David Lynch. Vingt-cinq ans plus tard, alors qu’une troisième saison "anniversaire" se profile à l’horizon, le scénariste se décide enfin à les mettre en forme, en y incorporant de nouvelles pistes, mises à jour au fil des années.

L’Histoire secrète s’offre une entrée en matière brillante qui relie faits historiques - l’expédition Lewis et Clarke dans le Nord-Ouest américain, au début du 19e siècle - et mythologique spirituelle propre à l’univers de Twin Peaks, tout en livrant au lecteur quelques informations sur l’identité possible de Bob, l'éponge à cauchemars. Cet enchevêtrement entre Histoire et fiction, mis en parallèle avec une réflexion sur l’opposition entre mystère ("ce qui est inaccessible à la raison humaine") et secret ("ce qui n’est connu que d’un très petit nombre de personnes et ne doit pas être divulgué"), va servir de fil directeur à l’ensemble du roman.

En effet, Frost s’intéressera essentiellement, par la suite, au cas de Douglas Milford1, natif de Twin Peaks à la personnalité controversée, et à son implication dans plusieurs projets gouvernementaux de désinformation ou d’intimidation (les secrets dont on entoure les mystères...). Cet angle d’approche permet à l’auteur d’évoquer bon nombre de phénomènes inexpliqués, survenus pour la plupart dans - ou à proximité de - l’état de Washington, depuis la fin des années 1920 jusqu’à la démission de Richard Nixon en 1974.

Brassant large, Frost n’hésite pas à convoquer l’affaire Kenneth Arnold, l’incident de Roswell, les projets Sign et Livre Bleu, les Men in Black (les vrais, pas ceux qui chantent "Oho oho oho, Here come the Men In Black") ou encore la théorie science-fictionnelle de la terre creuse. A partir de cet arrière-plan ufologique déjà bien fourni, il s'amuse à créer encore des ponts avec l’occultisme, par le biais de l’ingénieur Jack Parsons, féru d’ésotérisme et accessoirement organisateur d’orgies dans sa villa de Pasadena… S’invitent dès lors à la fête des invités aussi incontournables qu’Aleyster Crowley, les Illuminati et Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie.   

Cette idée de grand ballet du paranormal s’accorde plutôt bien avec l’une des lignes narratives, pas suffisamment exploitée, de la saison 2 de Twin Peaks : la disparition et le retour inexpliqués du major Briggs. Néanmoins, au fil des pages, elle tend parfois à s'essouffler, virant au catalogue convenu et donnant un peu trop le sentiment que Twin Peaks se situerait au centre d’un carrefour éruptif de tous les phénomènes étranges - et plus particulièrement des apparitions d’OVNI - survenus en Amérique depuis le début du 20e siècle.

Heureusement, entre deux portions de théories du complot, le livre nous ménage un entracte bienvenu, en revenant - trop brièvement - sur l'histoire de Twin Peaks et le passé, souvent trouble, de certains de ses principaux habitants2.

Même si l'auteur a l'intelligence de ne jamais donner de réponses tranchées à tous les mystères et secrets qu'il aborde, son approche très rationnelle de l'univers de Twin Peaks a le défaut de tirer l’esprit de la série du côté de la science-fiction plutôt que de la laisser voguer dans les eaux plus opaques du fantastique. Si la lecture de son roman reste très agréable, elle apprend surtout à l'amateur qui en douterait encore, que la série doit davantage son côté "barré" à David Lynch qu'à Mark Frost. Si ce dernier avait été seul maître à bord, il aurait sans doute contribué à la création d'une sympathique oeuvre télévisuelle parlant d'OVNI (sorte de proto-X Files3). Grâce à Lynch, c'est l'oeuvre elle-même qui a pu s'élever au rang d'incroyable OVNI télévisuel. C'est peut-être là que se situe la différence entre un artisan compétent et un artiste doué.

1. Choix curieux que celui de Douglas Milford, dont le caractère grotesque qui nous était présenté brièvement dans la série, ne correspond pas du tout à celui du barbouze décrit dans le livre.

2. Détail étrange, on apprend que dans cette ville les professions semblent se transmettre de père en fils : tous les Truman sont des shérifs, tous les Horns des hommes d’affaires véreux, tous les Hayward des médecins et tous les Jennings des voyous. La palme revenant sans doute aux deux frères criminels Jean et Jacques Renault, dont l’ancêtre (forcément un criminel lui aussi) s’appelait… Jean-Jacques !

3. Il y a, malgré tout, un juste retour des choses à ce que Frost se réapproprie certaines thématiques développées dans X-Files, quand on voit ce que la série de Chris Carter doit à Twin Peaks, au-delà de l'idée inspirée d’avoir débauché David Duchovny...

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Esprit d'hiver, Laura Kasischke (2013)

Publié le par Gibliam Wilson

La comparaison, dans plusieurs articles, entre l’univers de Laura Kasischke (prononcez "Kaziski") et celui de David Lynch avait titillé ma curiosité. Le hasard a voulu que je tombe sur son Esprit d’hiver2013. Preuve que parfois, il peut avoir du nez.

Esprit d'hiver, Laura Kasischke (2013)

25 décembre 20..., dans une petite ville paisible du Michigan. Après une soirée de Réveillon bien arrosée, Holly dort plus longtemps que d'habitude. Poétesse inaccomplie, mère d'une adolescente, Tatiana, adoptée quand elle n'était qu'une petite fille, dans un orphelinat en Sibérie, elle se réveille hantée par l'étrange impression que "quelque chose les avait suivis depuis la Russie...". Cette pensée insidieuse qui la suit comme un mantra, Holly aimerait avoir le temps de la coucher par écrit. Mais déjà Eric, son mari, doit filer à l'aéroport pour récupérer ses parents. Et puis, il y a ce rôti qu'il faut mettre au four pour le sempiternel repas de Noël où se sont invités, comme chaque année, la belle-famille et deux couples d'amis. Tandis qu'un violent blizzard commence à se lever, Holly et Tatiana se retrouvent seules pour s'occuper des préparatifs. Entre la mère et la fille, les relations sont devenues compliquées depuis quelques temps et ce jour-là, Tatiana ne semble pas disposée à épargner à Holly une nouvelle crise familiale.

Si les premiers chapitres laissent craindre l'exercice d'écriture un brin formel de la prof en creative writing (un soupçon de pathos, une lichette de suspense et trois bonnes gouttes de portrait sociologique de la middle-class américaine pour lier le tout), Esprit d'hiver trouve finalement son rythme et sa voix. Une voix qui va se faire de plus en plus dérangeante et menaçante au fil des pages.

Le roman s'appuie sur une habile dilatation du temps - tout se déroule sur une seule journée, comme pour en retarder l'issue incertaine - qui va s'accentuer, tandis que le blizzard coupe progressivement les deux femmes du reste du monde. Autour de la maison, cernée par la neige, Laura Kasischke bâtit un huis-clos centré sur le seul point de vue de son héroïne, entrecoupé de flashbacks qui sont autant d'incursions dans les souvenirs de Holly. Construits comme des échos à la succession de déraillements qui ponctuent ce jour de Noël, ces flashbacks permettent à l'auteur de décrire les événements survenus treize ans plus tôt, lors de l'adoption de Tatiana, mais également de retracer le propre parcours de Holly, ou du moins, subjectivité oblige, la perception que le personnage en a.

Réflexion amère sur l'infécondité littéraire (mais pas que...) à laquelle renvoie sans cesse la stérilité virginale du paysage hivernal, qui s'étend derrière la grande baie vitrée comme une page blanche où l'esprit peut se réécrire une histoire, le roman parvient à maintenir le lecteur dans l'incertitude inconfortable de ce qu'il lit, entre drame psychologique, vision hallucinée de la réalité et tentation du fantastique. Au fond, Esprit d'hiver rappelle davantage le cinéma ambigu du Polanski de Répulsion1965 ou du Locataire1976 que celui de Lynch, mais on a vu pire modèle. 

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L'Homme qui venait d'ailleurs (The Man Who Failed To Earth), film britannique de Nicolas Roeg (1976)

Publié le par Gibliam Wilson

L'Homme qui venait d'ailleurs (The Man Who Failed To Earth), film britannique de Nicolas Roeg (1976)

 Thomas Jerome Newton (David Bowie), Icare d'outre-espace tombé comme une pomme trop mûre de la planète Anthea, est en quête d'eau pour sauver son peuple. Voilà pour le pitch.

En cette fin 70, le Thin White Duke a le nez dans la poudreuse. Il doit peser dans les quarante kilos tout mouillé. Sa peau est si pâle qu'elle paraît translucide et son cerveau, qui vient d'accoucher du brillant Station To Station (dont la pochette n'est autre qu'une photo tirée du film de Roeg) doit se balader dans les parages de Mars, à la recherche d'une autre forme de vie. C'est peu dire que la défroque d'alien halluciné à la houppette orange, lui va comme un gant. On se réjouit d'ailleurs que la production ait révisé son choix d'octroyer le rôle à Peter O'Toole, quand bien même dans Lawrence d'Arabie1962 il avait su incarner la quintessence du génie halluciné.

Avec Bowie, la déchéance progressive du héros peut prendre une dimension quasi-autobiographique, tout en évoquant celle de nombreuses icônes du rock dont l'inspiration artistique s'est diluée dans les paradis artificiels. Ici le parcours est inversé. Les excès de Newton le poussent dans une apathie hallucinée qui le fait abandonner sa mission et l'empêche de regagner son monde natal. Toutefois, ni le temps, ni la maladie, ni les excès n'ayant de réelle prise sur lui, il se trouve de fait condamné à errer comme une âme en peine cherchant son Virgile à travers les Enfers. Par dépit, il enregistre un album, The Visitor, espérant que la femme qu'il a laissée derrière lui le capte un jour, à travers l'espace. Dans la continuité de Baudelaire, qui voyait le poète comme un "Albatros", prince des nués inadapté au milieu de mortels, Roeg présente la rockstar en extra-terrestre incompris et paumé à qui seule la musique offre un espoir de communiquer avec autrui. "Ground control to Major Tom ?" Les deux figures se rejoignent.

Une fois abordé cet aspect fort intéressant du film que reste-t-il à se mettre sur la rétine ? Pas grand chose et c'est bien le souci. La réalisation de Roeg est maîtrisée. La photo d'Anthony Richmond - qui avait déjà travaillé avec le réalisateur sur le troublant Ne vous retournez pas1973 - est léchée, pleine de jolis effets de filtres et de couleurs qui "clinquent". Mais bon, tout ça a quand même des airs d'expérimentation arty un rien datée et ne sert pas franchement le film. Dans les bonus, on apprend que Dark Side of The Moon a servi de temp track au montage1. Ca se sent ! On apprend également à quel point ce montage disloqué était novateur pour l'époque et préfigurait ceux de Memento2000 et Mulholland Drive2001. Je veux bien. Mais dans les films de Nolan et de Lynch, les montages étaient mimétiques des intériorités disloquées de leurs personnages. Chez Roeg, il ressemble surtout à un trip psychédélique destiné à palier les lacunes d'une histoire qui s'enlise, à l'image de son héros, dans une errance scénaristique lénifiante. Passée la première partie, intrigante, où Newton arrive à New York et devient milliardaire en quelques mois grâce au dépôt de brevets scientifiques révolutionnaires, les enjeux commencent à retomber, au point que rapidement, on se moque de savoir s'il va atteindre son but, sombrer dans l'alcool, ou tomber une nana, ou mourir, ou pas... Le film s'éthérise et son visionnage s'éternise.

Alors quid de cet Homme qui venait d'ailleurs et fait toujours tant parler de lui ? Beau film qui a mal vieilli ? Expression d'une époque, à la More1969 de Barbet Schröeder (dont la bande originale a été officiellement signée par Pink Floyd), qu'il faut prendre soin de replacer dans son contexte ? Ou simplement victime malmenée par mon ignorance crasse ? Peut-être faut-il (me) laisser passer quelques temps pour le réenvisager sous un ciel plus clément. Si tel est le cas, on en reparlera.  

 

1. Notons qu'il était initialement prévu que Bowie compose la musique du film, mais des problèmes d'incompatibilité artistique avec Roeg ont empêché le projet d'aboutir. 

Publié dans Midnight Movies

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Capricorn One, film américain de Peter Hyams (1978)

Publié le par Gibliam Wilson

Capricorn One, film américain de Peter Hyams (1978)

Comme nous l'évoquions à propos du Postman de Kevin Costner, certains films au scénario alléchant laissent parfois l'impression de ne pas être allés au bout de leurs idées. C'est le cas de Capricorn One1978 de Peter Hyams, réalisateur qui restera au moins dans les annales de la SF pour Outland, loin de la Terre1981, sa relecture jovienne du Train sifflera trois fois1952, mais aussi pour avoir osé, avec 2010 : L'année du premier contact1984, donner une suite respectable, même si dispensable, au chef-d’œuvre de Stanley Kubrick.

En pleine Guerre Froide, les Etats-Unis décident de faire la nique à l'URSS en envoyant le premier vol habité sur Mars (la planète rouge, symbole …). Problème de calendrier, le voyage doit se dérouler en pleine période électorale, or le président sortant, qui brigue un nouveau mandat, ne peut se permettre la moindre déconvenue vis-à-vis d'une opinion publique qui ne lui est déjà guère favorable. Autre problème, il s'avère que le système de survie de la navette a été acheté sur Cdiscount et risque de mettre en péril la vie des astronautes (James "Amityville" Brolin, Sam "La Déchirure" Waterston et O.J. "J'ai pas tué ma femme" Simpson). Le Dr. James Kelloway (Hal Holbrook), responsable de ce projet baptisé Capricorn One (pour la symbolique astrologique du titre, cf. le blog du Vrai Zodiaque), craignant qu'un échec de la mission ne mette un terme à son rêve de conquête spatiale, prend donc sur lui de faire discrètement sortir ses hommes du vaisseau à quelques minutes du lancement. Ce dernier effectuera le vol à vide, tandis que les trois astronautes sont conduits dans une base militaire où une petite portion de décor a été reconstituée afin de simuler, aux yeux de millions de téléspectateurs, les premiers pas de l'homme sur le sol martien. Au départ réticents face à l'ampleur de la mystification, les astronautes acceptent de jouer leur rôle (il faut dire qu'on menace de s'en prendre à leurs familles s'ils refusent de coopérer). Tout se passe donc pour le mieux, jusqu'au retour sur Terre de la fusée dont le bouclier thermique (sans doute acheté lui aussi sur Cdiscount) se détache pendant la rentrée dans l'atmosphère, entraînant en direct la destruction de l'appareil. Que faire désormais de ces trois embarrassants astronautes que la nation croit morts en héros ? D'autant qu'un journaliste un peu trop curieux, Robert Caulfield (Elliot Gould), commence à nourrir de sérieux soupçons sur l'authenticité de ce voyage sur Mars et mène son enquête pour faire éclater la vérité...

 

En choisissant pour héros un journaliste confronté à une machination impliquant les plus hautes sphères de l'état, Capricorn One s'inscrit dans la lignée, florissante à la fin des 70's, des thrillers politiques tels que Les Hommes du président1976 d'Alan J. Pakula (dont les vrais "héros", Woodward et Bernstein, sont d'ailleurs cités en exemple par l'éditeur de Gould au détour d'une conversation). En lieu et place du scandale du Watergate, Hyams, également scénariste du film, s'attaque ici aux fameuses rumeurs qui ont entouré le voyage d'Apollo 11 sur la Lune et la véracité des images qui y ont été filmées (voir à ce titre l'excellent "documenteur" de William Karel, Opération Lune2002, ainsi que le déroutant Room 2372012de Rodney Ascher). Au-delà d'une simple réflexion sur la théorie du complot, il y avait matière à construire une mise en parallèle passionnante entre la capacité, propre à la conquête spatiale et au cinéma, à faire rêver l'humanité. Si la technologie fait défaut à la première pour se réaliser, la seconde a-t-elle la légitimité de lui apporter son soutien technique au nom justement de la perpétuation de notre rêve de dépassement et de découverte, même si, ce faisant, elle engendre un mensonge d'état (allez, hop ... un Doliprane) ? Il aurait d'ailleurs été intéressant que cette confusion entre imaginaire et réalité finisse par affecter l'esprit d'au moins un des astronautes. Un aller-retour sur Mars étant estimé approximativement à une année, durée donc du confinement de l'équipage de Capricorn One dans la base militaire, il paraît envisageable (et dramatiquement séduisant) qu'un homme soumis à une importante pression psychologique, qui s'efforcerait de se convaincre de la véracité de son voyage vers une autre planète, en vienne à ne plus savoir s'il l'a vraiment fait ou pas. De tous ces fantasmes scénaristiques, Peter Hyams ne garde finalement qu'un plan somptueux : la caméra part de la visière d'un astronaute, dans laquelle se reflète le module et la bannière étoilée qui flotte triomphalement au-dessus du sol de Mars, et révèle dans un lent travelling le plateau de tournage avec ses projecteurs fumants, la toile peinte qui marque l'horizon et la silhouette de deux hommes, bras croisés, en train de regarder la scène, tandis que résonne dans un haut-parleur le discours lénifiant du président des Etats-Unis sur la grandeur de la conquête spatiale.

 

Le réalisateur se contente donc de livrer un thriller solidement rythmé par la musique martiale (c'était de circonstance !) de Jerry Goldsmith, non dénué d'humour, mais truffé d'invraisemblances, dont voici un petit florilège :

- les astronautes partent pour un voyage d'un an dans une capsule à peine plus grande que celle du projet Apollo. En dépit du problème du système de survie, on se dit qu'à force de rester assis, les escarres auraient certainement fini par les tuer !

- les services secrets se donnent un mal de chien pour supprimer toutes traces de l'existence d'un technicien de la Nasa un peu trop curieux, mais une fois la mission terminée abandonnent le hangar où s'est déroulé le tournage en laissant trainer à la vue de tout le monde : la terre « martienne », les projecteurs et un médaillon sur lequel est gravé le nom d'un des astronautes. Au cas, sans doute, où un journaliste viendrait à passer par là...

-pour mettre la pression à Gould, des barbouzes font irruption dans son appartement et l'embarquent pour possession de cocaïne qu'ils viennent, comme par hasard, de trouver dans son armoire à pharmacie. Dur, dur ! Si ce n'est que la scène suivante nous montre le journaliste libéré sans problème d'un poste de police par son éditeur (qui en profite d'ailleurs pour le virer) et poursuivre son enquête comme si de rien n'était. "A quoi bon s'emmerder à l'arrêter !?"

On pourrait ainsi multiplier à l'envie les incohérences du scénario et les bonnes idées gâchées.

 

Contentons-nous, pour finir, de citer un exemple parlant de l'incapacité de Hyams à exploiter des éléments qu'il a mis en place pour tirer son film de l'ornière du simple thriller : la scène de sauvetage du dernier astronaute, Brubaker, incarné par James Brolin. Après avoir erré dans le désert et échappé à un crotale, un scorpion et deux hélicoptères lancés à ses trousses, ce dernier atteint enfin une station-service abandonnée au milieu de nulle part. Dans un même temps, Caulfield a loué les services de Telly Savalas, un pilote de biplan d'épandage agricole pour retrouver l'astronaute en fuite avant ses poursuivants. Nous avons donc : un homme traqué, le décor d'une route qui traverse un paysage désolé et un biplan. La Mort aux trousses1959, Peter ! La Mort aux trousses ! Làs, au lieu de nous offrir une magnifique relecture d'une scène mythique de l'histoire du 7e art, Hyams se contente de faire se poser mollement les hélicoptères du gouvernement aux abords de la station-service. Leurs pilotes sont tellement empotés qu'ils permettent à Brubaker de s'échapper du bâtiment, de courir après le biplan qui vient de se poser sur la route et de s'échapper en s'agrippant à une aile, avant de se décider enfin à passer à l'action ! S'ensuit une course-poursuite, au demeurant assez réussie, entre les appareils, qui se solde comme il se doit par le crash des hélicoptères contre une falaise. Si ça ce n'est pas l'art de transformer l'or en plomb.

 

On l'aura compris, sans être un mauvais film, Capricorn One génère néanmoins son lot de frustrations au point de laisser penser que, pour une fois, en garder l'excellent concept afin d'en tirer un remake qui exploiterait toutes ses possibilités à leur juste valeur ne serait peut-être pas une si mauvaise chose.

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Les Nibelungen, film allemand de Fritz Lang (1924)

Publié le par Gibliam Wilson

Les Nibelungen, film allemand de Fritz Lang (1924)

Quoi de mieux pour débuter cette nouvelle année, qu'un double retour aux sources mythologiques et cinématographiques. Pour ce faire, rien de tel que le film en deux parties de Fritz Lang, sorties en 1924, et qui précède l'incontournable Metropolis1927.

 

Only The Strong Survive ou "La Mort de Siegfried"

Plus de quatre-vingt dix ans après sa sortie, rien n'est à jeter dans ce premier opus des Nibelungen. Pour commencer, une histoire pleine de rebondissements : le germanique Siegfried veut tomber la Burgonde Kriemhild. En route pour le château de Worms, où vivent la belle et son frère, le roi mou Gunther, il tue un dragon et en profite pour se baigner dans son sang et devenir invulnérable (mais gare à la feuille de tilleul !). Il passe ensuite chez le nain Alberich et en profite pour piquer le trésor des Nibelungen et un heaume magique. Arrivé au château, il doit encore aider Gunther à emballer la terrible Brunehilde en remportant un triathlon, pour gagner la main (et les longues nattes) de Kriemhild. Une fois ce petit monde uni par les liens du mariage, tout devrait aller pour le mieux, mais à cause d'un bracelet qui lui appartenait et qu'elle retrouve au bras de Kriemhild, Brunehilde comprend qu'elle s'est fait berner. Et là, c'est le drame... Elle parvient à manipuler son veule époux pour organiser l'assassinat de Siegfried pendant une partie de chasse. C'est Hagen le borgne qui s'y colle et plante le javelot fatal dans l'omoplate de Siegfried (le talon, comme point faible, étant déjà pris). Le héros meurt, Brunehilde se suicide et Kriemhild jure de venger le meurtre de son mari dans le prochain film. Fin. 

Pour illustrer cette tragédie épique, tout est beau à pleurer. Cadrages hyper-méticuleux, jeux splendides entre les motifs géométriques qui ornent les éléments du décor (poutres, tentures, rideaux) et ceux des costumes des personnages (qui ne sont pas sans rappeler ceux des danseurs du Sacre du Printemps, dans la chorégraphie de Nijinski), les décors eux-mêmes, qu'il s'agisse des intérieurs du château de Worms, aussi bien que des scènes de forêt, qu'on croirait tirées tout droit des illustrations de Gustave Doré. Les effets spéciaux tiennent toujours la route. Les maquettes, l'utilisation de la double exposition dans la joute contre Brunehilde, l'animation du dragon-stégosaure... ont pris une patine qui ajoute encore à la poésie de l'ensemble. De leur côté, les acteurs font passer leurs émotions sans en rajouter et deviennent les figures (é)mouvantes d'une vaste et splendide chorégraphie.

Screaming for Vengeance ou "La Vengeance de Kriemhild"  

Dans cette deuxième partie des Nibelungen, Kriemhild l'a toujours mauvaise depuis que Hagen, le Dark Vador de Burgondie, a assassiné son Siegfried de mari avec le soutien de ses frangins, les trois clones du Prince Vaillant. Bien décidé à se venger, elle accepte la demande en mariage que lui fait Attila (le fils naturel de Nosferatu et d'un Klingon) et profite d'un banquet donné en l'honneur de la naissance de leur fils pour régler ses comptes avec la famille Tattaglia (pardon...Nibelungen).

On ne change pas une formule qui marche et tout ce qui faisait le sel de La Mort de Siegfried est présent dans La Vengeance de Kriemhild. Chaque plan est ciselé comme un véritable joyau et si le film ne durait pas déjà 150 minutes, on aimerait prendre le temps d'appuyer sur "Pause", afin d'en apprécier chaque petit détail d'éclairage, de cadrage, de placement des personnages, de décor.

Plutôt fadasse et effacée dans le premier opus, ce qui correspondait finalement à son rôle d'épouse du héros Siegfried, Margarete Schön est bouleversante dans le rôle de Krimhild, spectre drapé dans une robe qu'aurait pu dessiner Gustave Klimt, complètement aveuglée par son désir sanglant de vengeance. Elle irradie chacun des plans où elle apparaît de sa beauté diaphane, écrin à son regard d'une expressivité toujours poignante et envoûtante. La voir, du haut d'un escalier monumental, pousser les Huns à l'assaut du palais d'Attila où se sont réfugiés les Burgondes, file carrément des frissons !    

Soulignant bien l'action dans La Mort de Siegfried, la musique de Gottfried Huppertz, sur des thèmes de Wagner, gagne encore ici en ampleur (à moins que mon oreille s'y soit faite...) et devient un acteur du film à part entière, notamment le thème récurrent, d'une belle gravité, qui ressemble, à quelques notes près, à celui du Batman1989 de Tim Burton.

Film graphique

Dans l'entre-deux-guerres, le cinéma a inspiré à des artistes comme Masereel ou Lynd Ward, le genre du roman graphique, des récits en image sans parole. Cette source d'inspiration et cette définition sont on ne peut plus manifestes dans Les Nibelungen (comme elles le sont dans Le dernier des hommes1924 de Murnau) où, à aucun moment, le spectateur n'a l'impression de regarder un film muet, mais bien une oeuvre dont les aspects visuels et narratifs sont tellement maîtrisés qu'ils ont dépassé les limitations techniques de l'époque pour inventer leur propre langage.

On ne va pas tergiverser, Les Nibelungen restent un pur chef-d'oeuvre de cinéma et prouve qu'en 1924, ce médium n'avait plus rien à prouver à personne pour légitimer son statut de 7ème art. Il n'est d'ailleurs pas interdit de voir, dans le film de Fritz Lang, une préfiguration d'un cinéma d'évasion de qualité, qui ne prend pas le spectateur pour un imbécile. L'ancêtre, en somme, des oeuvres que Spielberg, Cameron ou Jackson tourneront soixante-dix ou quatre-vingts ans plus tard et dont les ingrédients, énumérés dans cet article, restent identiques. 

 

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Rogue One : A Star Wars Story, film américain de Gareth Edwards (2016)

Publié le par Gibliam Wilson

Rogue One : A Star Wars Story, film américain de Gareth Edwards (2016)

La vente de la franchise Star Wars à Disney avait suscité deux types de réactions très contrastées de la part des fans. D’un côté, les radicaux estimèrent que la transaction, négociée à coup de milliards de dollars, signait la mort officielle de la saga. De l’autre, les optimistes avancèrent que les pontes de Disney ne seraient pas assez stupides pour tuer la poule aux œufs d’or. Leur choix de confier la réalisation du Réveil de la Force2015 à J.J. Abrams, résurrecteur de Star Trek2009-2013 sembla donner raison au second camp. Non dénué de défauts, au nombre desquels un hommage trop appuyé à La Guerre des Etoiles1977 (Episode VI : Un Nouvel Espoir, pour les puristes), à qui il reprenait l’essentiel de sa trame narrative, et des incohérences scénaristiques embarrassantes, le film parvenait néanmoins à redresser la barre d’une franchise partie depuis bien longtemps à la dérive.

Un an après cet Episode VII arrive donc Rogue One, second opus produit sous le giron de la firme aux grandes oreilles. Point d’énième trilogie ici, mais une succession de spin-off, les Star Wars Stories, programmés jusqu’en 2020, histoire d’assurer un peu plus l’écoulement de produits dérivés pour les cinq Noëls à venir.

En proposant Rogue One à Gareth Edwards, réalisateur d’un Monsters2010 plutôt inspiré et d’un Godzilla2014 sympathique en dépit d’une absence totale de climax, Disney provoqua malgré tout quelques levées de boucliers, mais confirma sa volonté de placer, à la tête de ses projets, des artistes capables d’apporter à la saga une approche nouvelle, voire même, soyons fous, relativement personnelle.

D’un point de vue visuel, comme le laissaient déjà pressentir les bandes annonces, la patte d’Edwards est immédiatement perceptible. Au détour de quelques plans - un croiseur  interstellaire planant majestueusement au-dessus des antiques remparts de Jedha City, l’apparition fantomatique de l’Etoile Noire dans une mer de nuages (qui n’est pas sans rappeler les envoûtantes retouches photographiques de Cédric Delsaux), ou encore ses pelotons de stormtroopers aux armures sales et cabossées - le film renoue, davantage que celui d’Abrams, avec l’esthétique "usée", marque de fabrique de la trilogie originelle. L’écrin est somptueux, dont acte. Quid de l’histoire et de son traitement ?

Plutôt que de pondre un pitch original, dans tous les sens du terme, Disney a préféré creuser un sillon déjà tracé. En racontant comment un petit groupe de rebelles, le fameux Rogue One, parvient à s’emparer des précieux plans de l’Etoile de la Mort (avait-on vraiment besoin, ou envie, de le savoir, la question est posée), elle recycle un concept vieux comme l’Illiade, qui eut droit, elle aussi, à ses propres spin-off, et pose les bases d’une chasse au McGuffin, prétexte, du moins était-on en droit de l’espérer, à une relecture innovante d’un cadre quasi mythologique, connu de la plupart des spectateurs. Sauf que…

Premièrement, Rogue One ne nous apprend rien de neuf, si ce n’est que la rébellion demande parfois à ses hommes d’assassiner des gens méchants et que le vice de construction de l’Etoile Noire, qui permettra sa destruction par Luke Skywalker, n’est pas dû à une erreur des ingénieurs impériaux, mais à un sabotage.

Deuxièmement le film souffre du même défaut, nettement amplifié, que Le Réveil de la Force : son incapacité à se détacher des œuvres qui l’ont inspiré. L’intrigue se déroule entre La Revanche des Sith2005 et La Guerre des Etoiles. Il était donc normal, et attendu, qu’elle assure la continuité entre les deux films, quitte à remettre en scène des personnages aussi iconiques que le Grand Moff Tarkin ou Dark Vador (encore fallait-il le faire avec un minimum de pertinence, nous y reviendrons). Ce qui l’est moins, c’est sa propension à multiplier les parallèles avec la première trilogie, depuis la ferme où vit la famille de l’héroïne, identique à celle de Luke sur Tatooine (au point qu’on y trouve le même verre de lait verdâtre, posé dans un coin de la cuisine), jusqu'à la bataille de Scarif, pompant allégrement celle d’Endor, qui venait clôturer Le Retour du Jedi1983 (avec champ protecteur à désactiver, bataille à la fois terrestre et spatiale et général Mon Calamari, à qui l’on épargne tout de même de s’exclamer : "C’est un piège !"). Cette multiplication des hommages aboutit à une saturation qui ruine la seule tentative d’emprunt narrativement pertinente de Rogue One : l’insertion de quelques gros plans des chefs d’escadrilles rebelles, piochés dans La Guerre des Etoiles, au beau milieu de la bataille de Scarif. Réutilisation totalement gratuite, mais qui aurait pu être amusante sans le déferlement de clins d’œil qui l’a précédé pendant près d’une heure trente. Dans le domaine des inserts gâchés, on pourrait également s’interroger sur l’effort accompli par les infographistes d’ILM pour ressusciter Peter Cushing qui ne donne lieu à aucun développement de son personnage, le machiavélique gouverneur impérial Tarkin restant cantonné à l'état de méchante marionnette numérique.

Cette absence de profondeur dans la caractérisation des personnages constitue le troisième et dernier des principaux griefs que nous émettrons sur le film. En choisissant des acteurs peu, ou pas connus, pour composer sa team de rebelles, Gareth Edwards s’inscrit à nouveau en plein dans la démarche initiale de Lucas. A cette différence près que les personnalités de Luke, Han et Leia étaient nettement marquées - le gamin naïf, mais courageux, le contrebandier roublard, la princesse au tempérament bien trempé - et que Mark Hamill, Harrison Ford et Carrie Fisher avaient bénéficié de trois films pour étoffer leurs personnages. L’équipe de Rogue One n’a qu’un seul film pour exister (et disparaître). Elle compte six membres, dont un droïde, et aucun ne se détache vraiment du lot, entre une héroïne mignonne, mais fadasse (n’est pas Rey qui veut) dont on ne saisit jamais les réelles motivations, un pseudo-chef d’unité torturé juste comme il faut (sosie déroutant de Jean-Hughes Anglade), un pilote foufou et un mercenaire qui ne semblent là que pour brancher des câbles ou faire parler les blasters. Seuls Chirrut Îmwe, le guerrier aveugle (à travers lequel les scénaristes exploitent, sans qu’on comprenne trop pourquoi, nombre d’idées sur la "Force des autres" imaginées par Lucas dans les premiers jets du scénario1 de La Guerre des Etoiles) et le robot K-2S0, à l’humour décalé, suscitent un minimum l'empathie des spectateurs. Pourquoi diable ne pas avoir choisi d’intégrer Mads Mikkelsen et Forest Whitaker (pourtant présents au casting) comme "mentors" ou "vieux briscards" de l’équipe et bénéficier naturellement de l’aura qu’ils dégagent ? Mystère.

Au final, Rogue One est la preuve manifeste que ni les radicaux, ni les optimistes n'avaient vu juste. Disney ne semble pas vouloir appliquer à Star Wars la politique du "consensus global" qu'elle mène depuis un bon moment sur ses productions Marvel, toutes plus insipides les unes que les autres. Au contraire (et c'est peut-être pire) elle tient compte des desiderata supposés des fans, mais elle le fait avec une telle rigueur et une telle obsession de plaire, qu'au bout de seulement deux films, sa gestion de l'univers imaginé par Lucas, et tous les artistes qu'il a su inspirer, arrive déjà à une situation de blocage.

La franchise est donc à un tournant important de son évolution. Soit Disney décide enfin de s'affranchir du poids artistique et historique de l'ancienne trilogie, qui finira par étouffer toute la créativité des réalisateurs qu'elle débauchera, soit elle continue de s'enfoncer dans une autoréférence vide de sens, dont la figure pathétique et inutile de Vador, telle qu'il apparaît dans le film d'Edwards, constitue la métaphore la plus parlante.  

On en reparle dans un an... 

1. On notera que le Cristal Kyber dont sont faits les sabres laser des Jedi, et que l'Empire utilise pour alimenter l'Etoile Noire, constituait le McGuffin de cette première mouture du scénario qui a depuis été publiée sous le forme d'une bande dessinée très fréquentable.

 

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